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Vers une société de mobilité. Les jeunes, l’emploi et le logement

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Jean-Benoît Eyméoud[1] et Etienne Wasmer[2]
Presses de Sciences Po

La mobilité résidentielle constitue un marronnier, comme on dirait en journalisme, un thème qui revient fréquemment et qui suscite parfois des contradictions et des controverses. Un sujet pas si simple car, comme l’expliquent Jean-Benoît Eyméoud et Etienne Wasmer, les auteurs de ce petit livre de 90 pages faisant référence à différentes études, « tous les déterminants de la mobilité géographique ne sont pas exclusivement économiques, et le concept de capital social est extrêmement utile, en particulier pour ce qui est de l’analyse des mobilités, qu’elles soient géographiques ou sectorielles. » Ils évoquent notamment le capital social local (fréquence des contacts avec les amis et la famille) en Europe, qui apparaît comme un bon facteur prédictif du manque de mobilité géographique. A titre d’illustration, écrivent-ils, la personne la moins susceptible de se déplacer d’un lieu à un autre est un Italien, homme, propriétaire, qui a entre 35 et 45 ans. La personne la plus mobile est une Hollandaise, locataire, âgée de 26 à 35 ans.
Au-delà de cet extrait qui peut sembler anecdotique, le livre focalise l’analyse sur la mobilité des moins de 25 ans, après avoir passé en revue les déterminants de l’emploi des jeunes, le rôle de la formation et de l’apprentissage en particulier. Considérant le caractère spatialisé du marché du travail, il apporte un éclairage intéressant sur l’impact du marché du logement[3] sur le chômage des jeunes dont il pointe l’hétérogénéité territoriale. Par ailleurs, les auteurs indiquent que « statistiquement, la distribution du taux de chômage des jeunes est plus dispersée que celle du reste de la population, et ce en absolu (en niveau) comme en relatif (par rapport à la moyenne du chômage) ». Ils ont eu accès à des données de Pôle Emploi sur la période 2004-2014 et mené ainsi une étude économétrique dont ils présentent les résultats. Ils ont notamment distingué les villes selon le niveau des loyers du secteur privé[4] (ils les ont divisées en trois catégories, par tiers).
De manière générale, il ressort de cette étude que les chances de retrouver un emploi augmentent dans le temps pendant les trois premiers mois puis décroissent lentement au cours des mois suivants, et ce quelles que soient la catégorie d’âge et le degré de tension du marché locatif considéré. En outre, les villes où le marché du logement s’avère tendu sont celles où il est plus facile de retrouver un emploi quel que soit l’âge. Concernant les jeunes, leur résultat principal est le suivant : toutes choses égales par ailleurs, les jeunes qui ont pu s’installer dans les zones tendues en termes de logement ont des chances supérieures à celles des adultes de retrouver un emploi, respectivement de 2 % dans les villes situées dans le deuxième tiers des loyers et de 5 à 6 % supplémentaires dans les villes du tiers le plus élevé des loyers des 2 862 communes étudiées. Pour eux, en résumé, cela est dû à un déficit d’offre de travail des jeunes dans les zones tendues, lié à leur insuffisante mobilité qu’il faut donc stimuler. Pour cela, ils évoquent cinq pistes : 1) baisser les droits de mutation à titre onéreux (DMTO souvent appelés faussement « frais de notaire ») pour diminuer le coût de la mobilité sans peser sur la décision d’accession à la propriété ; 2) rendre les baux flexibles pour les jeunes sans emploi stable ; 3) faire augmenter dans le temps les surloyers du parc social ; 4) pour Pôle Emploi, accroître la communication sur la mobilité et accompagner financièrement le retour à l’emploi dans une autre zone géographique, en se portant caution pour quelques mois ; 5) abonder le budget des missions locales si elles placent des jeunes en dehors de leur zone d’origine.
Ils appellent à plus de créativité en matière de gestion de l’emploi et du logement, en faveur des publics en difficulté, notamment les jeunes les moins qualifiés. Leurs premières pistes publiées ainsi en 2016 ne sont que rapidement esquissées. La question des droits de mutation revient chaque fois que l’on parle de mobilité et les appels à la baisse relèvent presque de l’incantation : elle serait d’ailleurs de peu d’effet aujourd’hui pour le public visé, la proportion de ménages propriétaires étant faible parmi les jeunes. Sur ce sujet, il faut par ailleurs se méfier des idées qui ne vont pas dans le bon sens ! Le gouvernement évoquait récemment une hausse des DMTO, proposition vite enterrée car elle s’avérait négative pour le marché. Avec le « bail mobilité », la loi Elan laisse toutefois espérer une facilitation des installations et donc de l’emploi, notamment pour les jeunes dans les territoires les plus tendus. La garantie Visale (couverture des loyers impayés), gratuite, portée par Action Logement et désormais élargie, poursuit également cet objectif face à des propriétaires bailleurs souvent réticents à louer leur bien à des jeunes qui démarrent dans la vie professionnelle, pour beaucoup en contrat à durée déterminée.
Notons par ailleurs que le lien emploi et mobilité est à double sens. Comme l’a évoqué l’Insee[5] dans une note récente, la part des 18-29 ans habitant chez leurs parents augmente à nouveau depuis 2000 ; Cette hausse résulte principalement d’un effet de structure lié à l’accroissement de la part des chômeurs et des étudiants chez les jeunes adultes. Plus du quart des jeunes adultes de 25 à 29 ans qui vivent chez leurs parents sont au chômage. Dernier chiffre à signaler : les cas de retour chez les parents ne constituent pas uniquement des situations transitoires car, pour près de 80 % des plus de 30 ans concernés, ce retour date d’au moins un an. Ces éléments éclairent un autre aspect de la question : la mobilité que l’on pourrait qualifier de « négative » (retour du jeune chez ses parents) ou la non-mobilité (durabilité de la cohabitation parentale), du fait de la situation par rapport à l’emploi.
Un obstacle majeur demeure le coût plus élevé du logement privé dans les zones dynamiques dont le volume d’emplois potentiels apparaît a priori plus favorable. D’autant que le parc social y est souvent inaccessible pour un jeune, vu le nombre de demandeurs et la faible rotation des locataires, et l’accession à la propriété impossible sans aide, notamment familiale !

Claire Guidi
Juillet 2018


[1] Jean-Benoît Eyméoud est doctorant au Département d’économie de Sciences Po et au Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (LIEPP, Sciences Po).

[2] Etienne Wasmer est professeur à Sciences Po et codirige le LIEPP. Il est membre du Conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre.

[3] Concernant le parc social, les auteurs notent que les jeunes sont de moins en moins présents : la part des chefs de ménage de moins de 30 ans dans le parcs social est passée de 15 % en 2000 à 11,6 % en 2006. Cette part décroît avec la taille des unités urbaines : elle était de 13 % en 2006 dans celles de moins de 100 000 habitants, de 10 % en banlieue parisienne et de 8 % à Paris.

[4] Base utilisée citée par les auteurs : CLAMEUR

[5] Insee Première, n°1686 – janvier 2018. Auteur : Erwan Pouliquen, division Logement, Insee.

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ISSN 2491-3022