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Beaux quartiers

Le concept de « beaux quartiers » est une invention de la bourgeoisie du XIXème siècle et il a trouvé son « type idéal » dans le Paris de l’Ouest. A partir des restructurations d’Haussmann, la capitale s’est divisée en deux zones, les quartiers de l’Est – qui fut royal au moyen âge – pour le peuple, et ceux de l’Ouest réservés à l’aristocratie et à la bourgeoisie. Avant la Révolution, cette distinction n’existait pas car le logement – à l’exception des palais et des hôtels particuliers – était dépourvu de signification sociale. Lors des élections des Etats généraux, il a fallu répertorier les nobles parisiens qui devaient désigner leurs représentants et on a repéré leurs domiciles sur toute l’étendue de la capitale : la richesse supposée de tous les aristocrates est une fable et nombreux sont ceux qui habitent déjà en appartements. Avec le XIXème siècle qui remplace l’Etre (le sang bleu) par l’Avoir (mobilier et immobilier), il convient de manifester son rang par le niveau de l’habitation. Face aux taudis de l’Est, se constituent à partir des Champs-Élysées des ensembles homogènes qu’Haussmann va grandement faciliter par un système d’avenues autour de l’Etoile et du Trocadéro.
L’immeuble haussmannien de cinq à six étages va border des kilomètres de voies avec sa façade néo-classique encombrée d’un répertoire décoratif enseigné à l’Ecole des Beaux-Arts auquel s’ajoutera, à la fin du siècle, la boursouflure supplémentaire du bow-window. Aux palais de l’Ancien Régime, occupés désormais par des ministères, répondront des hôtels particuliers de très vastes dimensions dont les débuts de la IIIème République verront l’épanouissement et la fin : le Palais rose, construit avenue Foch pour Boni de Castellane – descendant de l’une des plus anciennes familles françaises – avec la dot de sa femme américaine, en restera le plus étonnant témoignage.
Ce mouvement vers l’Ouest se poursuivra au XXème siècle dans le triangle Neuilly-Auteuil-Passy, où s’imposeront des architectes soucieux d’affirmer la nouvelle esthétique du mur nu, tels Le Corbusier et Mallet-Stevens. Pour ceux que cette austérité effraye encore, Michel Roux-Spitz, dans ses luxueux immeubles, saura parer le béton de pierre polie posée sur des agrafes de bronze selon une technique romaine. Pour sa part, Jean Ginsberg déploiera une belle virtuosité dans des terrasses et des solariums tandis que Pierre Patout, le décorateur du paquebot Normandie, transpose dans ses plans les lignes aiguës des transatlantiques, leurs coursives et leurs hublots. Mais ces avant-gardistes ne pourront guère trouver de commanditaires dans les VIIème et VIIIème arrondissements qui conserveront les fidèles d’une certaine proximité des organismes du Pouvoir et des musées.
C’est le 16ème qui a gagné aujourd’hui la faveur des possédants, tous les derniers chiffres le prouvent. On sait maintenant que grâce à la révolution silencieuse de la copropriété entamée dans les années cinquante, les villes appartiennent peu à peu à leurs habitants et non plus à l’Etat, à l’Eglise catholique ou à la bourgeoisie. Paris ne fait pas exception : la moitié de ses immeubles ressortissent à ce régime. Le XVIème arrive premier au classement avec 5 421 bâtiments d’habitation possédés par leurs copropriétaires. Cette position significative rejoint les statistiques de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF). Le dernier chiffre communiqué par la Direction générale des impôts fait état de 13 481 déclarations pour le XVIème arrondissement contre 802 pour le XXème, dernier du classement.
Depuis plus d’un siècle, dans toutes les grandes – et même les moyennes – villes de France, on sait qu’il existe un quartier chic, le « must » des agences immobilières. En prime, celles-là proposent des jardins et des parcs, si difficiles à retrouver dans la capitale en donnant un « plus » inestimable.

Roger-Henri Guerrand
2003

→ « Le patrimoine habité », haussmannien, quartier