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Usages

Ce terme peut ne pas avoir exactement le même sens selon qu’on l’utilise au singulier ou au pluriel. L’emploi au singulier le rapproche de son synonyme « utilisation » sans toutefois s’y réduire tout à fait. L’ « usage/utilisation » qualifie alors l’emploi d’un objet, d’un produit ou d’un service en vue de sa consommation (l’usage de bonnes chaussures) ou comme moyen permettant d’atteindre un objectif donné (l’usage d’une automobile pour se rendre au travail).
L’emploi au pluriel est empreint de densité historique et anthropologique. Les « usages » renvoient dès lors à des modes d’être, de penser, de faire, de se conduire, qui plongent dans un passé dont l’origine est floue. Les usages participent des « us et coutumes », des « habitudes », ce mixte de mentalités acquises et de conduites incorporées, extériorisées sans qu’aucune réflexion préalable n’ait besoin d’être mobilisée ; ils ne sont pas sans se rapprocher du concept d’« habitus » réexploré par Pierre Bourdieu.

Les usages du et dans le logement

L’histoire et l’anthropologie peuvent nous instruire très utilement sur le logement et ses usages, nous donner un recul très utile pour comprendre les usages du et dans le logement d’aujourd’hui. Ces usages s’accomplissent dans une série de pièces dont le nombre, la destination, la surface, l’ordre, les interdépendances et les formes ont eux-mêmes été définis par les usages et leur évolution sociétale. Chaque pièce a un usage, au sens d’une utilisation, et elle est façonnée par les usages sociaux, portés par les êtres humains qui l’occupent, se l’approprient, s’y adonnent à différentes activités et y disposent des meubles ou des objets qui servent ces activités, en même temps qu’ils décorent ces pièces, selon le « goût » de son habitant.
Avoir ce regard rétrospectif et interculturel permet de comprendre les dispositions du logement occupé, de mettre en rapport ses dispositions originelles avec les usages contemporains et de mieux percevoir ainsi leurs éventuels décalages.
La question se pose dans la mesure où nous pouvons habiter des logements anciens ou venir de pays dont les cultures résidentielles sont différentes. Elle vaut aussi pour le concepteur qui ne peut considérer les dispositions du logement comme acquises une fois pour toutes. Il est tenu d’en comprendre les évolutions, en lien avec la transformation des usages, et être ainsi disponible aux évolutions de l’avenir, sans se faire le visionnaire illuminé de ces évolutions.

Au tréfonds de l’usage

Les usages sociaux ont de tout temps été pris en compte dans l’architecture : ils participent de ce niveau récurrent de l’ « utilité », inscrit dans la définition trinitaire de l’architecture donnée par Vitruve (« Firmitas, Utilitas, Venustas »). Les nuances des synonymes qui désignent ce niveau de l’usage nous informent du contenu qu’ils véhiculent, de l’importance qu’occupe cette dimension. Le statut social est fondamental au XVe siècle dans la « commodité » d’Alberti, cependant que la « distribution » de J.-F. Blondel montre l’émergence de la personne à l’aube du Siècle des Lumières. Le « dégagement », qui se substitue à l’ « enfilade » des pièces et donne naissance au couloir, traduit ainsi ce besoin d’échapper à la société aristocratique et à la pesanteur de son « étiquette ». D’autres exemples pourraient nous montrer comment plus tard, avec l’effacement de la domesticité, la cuisine intègre plus centralement le logement. Viollet-Le-Duc, en ayant recours au concept d’usages, exprime parfaitement, dans « L’histoire d’une maison » (1873), cette étroite relation qu’introduisent progressivement les architectes entre les dispositions/dispositifs de l’architecture et les évolutions de la vie familiale.

Du besoin à l’appropriation ; de l’habitant-objet à l’habitant-sujet

Une telle étude historique montrerait aussi comment l’usage, avec les Modernes, tend à se réduire à la « fonction », expression des formes élémentaires de la vie biologique d’un être humain universel, coupée de ses acquis culturels. La « machine à habiter », qui rompt avec une tradition qui « mésuse » de l’espace, nécessite, selon Le Corbusier, un « manuel de l’habitation » (1924) et une « pédagogie de l’habiter » (1946), car, comme toute machine moderne, le « logis » de la « société machiniste » ne va pas sans un « mode d’emploi ».
Le concept de « besoins » couvre les réponses nécessaires au fonctionnement de la machine humaine et détermine par voie de conséquence les réponses de la « machine à habiter ». L’utilitarisme machiniste fonde une pensée normative du besoin à laquelle des sociologues tels qu’Henry Chombart de Lauwe, en introduisant la notion d’« aspiration », auront cependant bien du mal à résister. La réalité des « pratiques » mises en lumière par l’approche marxiste et la vigueur du « désir » dévoilée par la démarche situationniste dans les années 68 auront raison du « besoin » et dévoileront, en particulier dans les usages du pavillon, la force de l’« appropriation » (H. Lefebvre, 1966). L’homme biologique de la « société machiniste », dégradé en objet des programmes de logement (comptabilisé en mètres carrés de surface, de lumière, en volume d’air, et en équipements « sanitaires » minimaux) redeviendra alors un sujet digne d’intérêt, par les « modèles culturels » qu’il porte, qu’il parle et qu’il pratique concrètement ou dont il rêve potentiellement.

La fonction supplantée par l’usage

Les travaux se multiplient qui rendent compte des pratiques et des représentations des habitants, en débattent, posent une regard critique sur la place qui leur est donnée dans la conception architecturale, dans la définition du « bon usage » que prescrivent les gestionnaires des ensembles locatifs ou les copropriétés pour faire « habiter bourgeoisement » les habitants, comme le prescrivent les « règlements intérieurs ».
La supposée « irresponsabilité » des habitants est mise à mal par la preuve contraire que lui inflige le développement des luttes urbaines des années 70. Suscitées par les rénovations sauvages des centres anciens, elles imposent un maintien sur place qui force les milieux de l’aménagement et de la production de logement à discuter avec les habitants, à penser la modernisation du logement ancien en sa présence, dans un face à face depuis longtemps abandonné.
Ce qui a été engagé dans les quartiers anciens, à travers ce qu’on a appelé la « réhabilitation » a dû l’être aussi dans les grands ensembles conçus à la hâte sous l’influence de la pensée du Mouvement moderne. La question de l’usage du logement ressurgit dans une acception qui associe désormais les pratiques et les représentations de l’habiter, de l’échelle du logement à celle de la ville, et la « compétence de l’habitant » (H. Raymond, 1984) à en parler, à contribuer à sa conception.

Les enjeux de l’attention aux usages

La question des usages liés à l’habiter constitue un enjeu de connaissance et d’application essentiel pour la société et les milieux s’intéressant à la production du logement et de la ville. Il ne s’agit pas d’établir des rapports de correspondance directs entre ces usages et les configurations du logement, en s’employant à élaborer une adéquation « parfaite » entre les uns et les autres : la production du logement n’y résisterait pas, tant l’évolution des modes de vie s’avère par bien des aspects imprévisible.
Cette dernière marque d’abord l’espace du logement et ses équipements. Le problème est alors d’anticiper ces changements de telle sorte que l’obsolescence des anciennes dispositions ne gêne pas les adaptations possibles (le recours aux « coffrages tunnels » dans les années 60 a eu cette incidence fâcheuse). Un aspect nouveau, lié à la prise de conscience environnementale née à la fin du deuxième millénaire, concerne les exigences de sobriété dans la consommation en énergie.
Enfin les modes de vie sont marqués par un accroissement tendanciel de la mobilité : elle conduit au changement fréquent de logement dans le cycle de vie. Ce constat remet en cause un modèle ascensionnel plaçant le pavillon au terme de la trajectoire résidentielle. L’allongement de la durée de vie entraîne en effet, avec un « bel âge » autorisant à plus d’autonomie, un désir d’accessibilité des services qui réactualise l’habitat urbain.
Ces changements (diversification des types, contraintes environnementales, mobilité résidentielle accrue…) ne tempèrent aucunement l’importance de l’attention aux usages comme exigence de qualité du logement. Cette dernière reste une attente forte de l’habitant, et, même s’il est conduit à changer de logement, même si ce dernier est susceptible d’être dépassé sous certains aspects, la configuration résultant d’une prise en compte heureuse des usages, comme personnalisation/distinction de ce logement, contribue à la diversification de l’offre, et améliore la potentialité de reprise du logement par un autre habitant.

Daniel Pinson
Mars 2015

→ confort, mobilité résidentielle, réhabilitation