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L’obsolescence culturelle des grands ensembles obère leur possible « réhabilitation »

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« Ne leur collez pas une étiquette pour toujours ! » Certains auront peut-être vu cette communication du Secours Populaire dans le métro, avec l’image d’un enfant, un post it « pauvre » collé sur son front. Et pourtant c’est bien ce qui se passe lorsque vous êtes résident d’un grand ensemble. Vous êtes étiqueté par l’architecture de votre lieu de résidence, marquée comme l’habitat des pauvres.
Cette forme urbaine des grands ensembles, caractérisée par ses tours et barres qui colonisent les périphéries des villes, est devenue dans nos représentations collectives, l’archétype de l’habitat des relégués, de ceux qui n’ont pas d’autres choix que de vivre « là » où plus personne n’a envie d’habiter.
En se distinguant parfaitement par leur échelle, leur masse, leur répétitivité architecturale en rupture avec le tissu urbain alentours, vous savez que vous pénétrez, que vous habitez, un territoire différent aux contours parfaitement délimitables, formant une entité séparée et marquée « espace des exclus ».
Aujourd’hui l’architecture des grands ensembles est devenue l’emblème des « cités », des quartiers difficiles, de la « crise des banlieue ». Et ce quelle que soit la diversité de leurs situations urbaines ou sociales, de la richesse des relations sociales qui peuvent parfois s’y déployer.

Les grands ensembles sont devenus un facteur de marquage social.
Il n’en a pas toujours été ainsi. Les grands ensembles sont nés de l’utopie réalisatrice d’une modernité du logement qui a pu attirer à ces débuts des ménages heureux de quitter des taudis, de se projeter dans un avenir qui s’annonçait meilleur, avec d’autres habitants qui débutaient un parcours résidentiel dans un environnement remplissant tous les conditions de confort, d’espace, de soleil… Cette image de modernité, on le sait, n’a pas duré beaucoup plus d’une ou deux décennies. Y compris dans ces banlieues « rouges » qui s’enorgueillissaient d’y accueillir le progrès social (Tissot, 2003). Très vite l’image s’est retournée[1]. Et ces grands ensembles sont eux-mêmes devenus le symbole de la crise des banlieues qu’ils étaient censés résoudre en résorbant le mal logement des faubourgs dégradés et des bidonvilles d’après-guerre (Canteux, 2014).
Ce retournement de notre représentation des grands ensembles passés de la modernité au déclassement et à la stigmatisation, engluant leurs habitants dans une assimilation collective à la relégation sociale, à l’exclusion, est bien d’abord le signe d’une disqualification définitive, d’une obsolescence devenue d’ordre culturel.
Obsolescence nul n’en doute. On y admet plus communément des facteurs de dégradation technique, une mauvaise qualité constructive, des dysfonctionnements urbains ou de gestion, voire des phénomènes de cristallisation sociale en certains lieux. Mais tous ces éléments sont devenus subordonnés à une disqualification plus globalisante, plus essentialisante, qui affecte ces quartiers. Ils ont perdu toute valeur d’habiter au sens où l’habiter intègre, bien au-delà de la vertu de se loger, des dimensions fonctionnelles, mais aussi sociales et symboliques (Allen, Bonetti, 2018). Ces quartiers gardent pour certains une valeur refuge, mais ils ne sont plus sur le « marché » (Genestier, Baudin, 2006). Et même lorsque ceux-ci ne sont pas toujours affublés du titre extrême de ghetto, ils sont souvent le secteur urbain le plus déqualifié, qui rassemble ceux qui n’ont aucun autre choix de leur habitat. Ils ne correspondent plus aux aspirations au bien-être résidentiel. Ces cités populaires sont devenues impopulaires.
Leur obsolescence a pris cette empreinte culturelle dès lors que nos représentations collectives ont universellement caractérisé, assimilé cette forme urbaine aisément distinguable, distinctive, à celle de l’exclusion d’une population. Une architecture finalement « pauvre » qui colle aux pauvres.
« Il suffit de changer l’image ! », nous dit-on.  Arrêter de stigmatiser, de se focaliser sur la crise, sur les violences, et valoriser toute la richesse que l’on y trouve également, les jeunes espoirs qui émergent. Mais il ne suffit plus d’en appeler au bon journalisme, à une réhabilitation médiatique.
Cette obsolescence culturelle puise ses assises dans la rupture revendiquée avec les conventions urbaines qui aura finalement échoué à entrainer le changement espéré de nos mentalités sur l’essence du « bon habiter ». La modernité un temps souveraine, « disruptive », de ces quartiers a été basée sur une inversion totale des valeurs urbaines (Pinson, 2000). L’abandon de la rue, échangée au profit d’un étirement démesuré d’espaces libres sans statuts, souvent délaissés et ingérables. La rupture d’échelle, le gigantisme, provoquant finalement une aliénation du collectif et une « monumentalisation du logement » (Pinson, 1996) qui contrevient au symbolisme urbain séculaire qui veut que les édifices publics dominent l’habitat privé. Cette perte de l’intimité que ne procure plus ces immeubles posés sans sens, sans face « de représentation » et sans « arrière-cour », dont vous n’échappez jamais au panoptisme social qui vous met à la vue de tous depuis la multitude des fenêtres vous observant de haut. Il est largement temps d’admettre que cette révolution des modes d’habiter promue par Le Corbusier et formalisée par ses disciples dans des compositions spatiales plus ou moins conformes, s’est heurtée à la résistance passive des urbains qui ont finalement fui ou rejeté ces quartiers, ayant en tête d’autres aspirations pour leur toit que cette réponse fonctionnelle à leurs « besoins » humains auxquels on prétendait répondre. L’homme n’a pas réussi à habiter la « machine », et son mode d’emploi normé et normalisateur (Paquot, 2019). Il n’a pas suffi de répondre un temps aux standards minimaux de confort, dès lors que l’on contrevenait, en fin de compte aux aspirations collectives profondes.
On rétorquera que ce sont les mouvements de population qui se sont opérés dans ces quartiers qui les ont fait glisser vers une paupérisation continue, vers une « spécialisation sociale » devenant stigmatisante. Un plus pauvre remplaçant un pauvre, voire un « étranger » remplaçant un ancien « étranger ». Et qu’ainsi il s’agirait bien plus d’une logique sociale, qui serait le vecteur déterminant de la dégradation de l’image des grands ensembles. Il est vrai que la représentation de ces quartiers s’est alimentée du cours des évolutions de leur « peuplement » pour y faire dominer l’opprobre du « ghetto » fixée par l’extérieur et finalement internalisée (Oblet, 2008).
Mais ce mouvement réel de précarisation des populations logées n’est pas purement la conséquence de fautes de gestion comme on l’entend trop souvent. Il n’a pas été strictement « administré » par les HLM ou les villes dans une mauvaise politique de « peuplement ». Il n’est qu’à voir les sanctions plus violentes encore produites par le « marché » dans les grandes copropriétés dégradées. Ce lent et continu mouvement de remplacement de population est d’abord la résultante d’une multiplication en chaîne de choix résidentiels individuels de ménages, d’abords primo arrivants puis de leurs suivants puis encore de leurs suivants qui n’ont eu de cesse de vouloir enfin quitter ces quartiers, d’aspirer à d’autres types d’habitat ou de ne plus se reconnaitre dignement dans cet urbanisme. De ne plus y trouver valeur à leurs yeux.
Ce qui dicte les choix des gens, dès lors qu’ils accèdent à cette liberté, c’est la représentation qu’ils ont de leur dignité, de leur bonheur de vivre et l’aspiration à retrouver un modèle d’habitat conforme aux valeurs communes et reconnues. Un « idéal » d’habitat qui reste ancré dans notre culture anthropologique en nous faisant dire invariablement que l’on rentre « à la maison » quel que soit le type de logement qu’on habite.
Certes, quand ils s’en échappent, peu s’expriment en mettant en cause explicitement la forme urbaine des grands ensembles et l’inversion des valeurs urbaines sur laquelle, elle est fondée. Mais tout y renvoie à une perception d’un lieu réprouvé : densité, perte de l’intimité, anonymat impossible, sentiment d’insécurité des lieux, gigantisme et aliénation d’un collectif imposé, absence d’un « quant à soit » possible, … (CES de l’ANRU, 2014). Très vite, dès l’origine ou presque, ce sont bien des termes à caractérisation spatiale, urbains, tels que « cages à lapin », « cité dortoir » qui ont été appliqués dans le langage commun à ces quartiers. Ils ont ensuite été rattrapés et dépassés par de nouveaux termes plus stigmatisant encore, tels que « ghettos »[2], à connotation plus sociale[3].
Ces grands ensembles ne souffrent pas tant d’une obsolescence de leur logement, de leur qualité technique, ni d’une mauvaise politique de peuplement qu’il suffirait d’inverser. Ils pâtissent de cette obsolescence culturelle, que manifestent une représentation collective déclassée, une perte absolue d’attractivité dont il a résulté un lent écrémage social. Les populations qui en avaient les ressources quittant ces lieux au profit d’autres populations qui ne peuvent que se résoudre à venir habiter là.  Cette architecture conserve une valeur d’usage en ce qu’elle loge utilement des gens, bien sûr. Mais sa valeur symbolique quant à elle, désigne, connote négativement et indique à ses habitants leur place sociale. Ils vivent là, renvoyés dans la hiérarchie territoriale à la fraction de l’espace urbain la plus déconsidérée, où nul ne reconnait plus de réelle valeur d’habiter. Cette forme urbaine est devenue l’archétype de l’exclusion territoriale.
Cette obsolescence a atteint un seuil qui obère toute hypothèse de « réhabilitation » de ces quartiers, sans modification profonde de leur morphologie et de leurs fonctions.  Non pas au sens technique où il faudrait s’interdire d’y ravaler les immeubles ou d’y améliorer logements et parties communes. Il y a toujours nécessité d’apporter dignité et confort aux populations qui y résident. Il est vain de croire qu’à l’instar d’autres types de quartiers déqualifiés, tels que les centres urbains ou les faubourgs anciens qui ont retrouvé un attrait social et urbain par un investissement sur le confort des logements et une valorisation des espaces publics, les grands ensembles pourraient eux aussi connaitre ce type de résurgence, de réhabilitation urbaine. Il y manque structurellement la valeur patrimoniale, la valeur historique et symbolique et la position urbaine de ces tissus anciens de ville, qui leur ont permis, par la seule remise en état du bâti et des espaces publics, de sortir de leur spirale sociale de dégradation.
On connait ces tentatives de réhabilitation architecturale de quelques grandes barres d’immeubles, percement de « fenêtres urbaines » à la Courneuve, « écrêtement oblique » à Besançon, adjonctions d’escaliers ou de volumes extérieurs en façade, à Orly ou Aubervilliers, qui se sont finalement soldées par des démolitions.
Dès lors que l’on cherche à insuffler plus de mixité sociale dans ces grands ensembles, ou plus fondamentalement encore, que l’on ne se complait plus à étiqueter les populations les plus défavorisées de la société par leur habitat, il sera nécessaire d’en recomposer fortement le paysage, de dissoudre cette forme urbaine stigmatisante et historiquement obsolète, dans la neutralité bienveillante du tissu urbain environnant.
Il ne s’agit pas de ne s’attaquer qu’au territoire et de délaisser pour autant les situations sociales de ceux qui l’habitent. Mais on ne peut s’évertuer à réduire les inégalités socio-économiques des gens en les laissant vivre par ailleurs dans un cadre bâti qui les rappelle constamment à une communauté de destin, à leur statut de relégués.
La rénovation urbaine nécessaire de ces grands ensembles est une étape historique, universellement appliquée, de la politique de la ville, qui s’attache à la mutation et la qualification physique de ces quartiers et à l’apport que cela peut représenter pour les populations résidentes, que de vivre plus communément en « ville » et non plus dans son arrière-cour mentale.
La rénovation urbaine doit être évaluée à sa juste place. La question n’est pas de savoir s’il est fallacieux de s’obstiner à chercher un remède spatial à une question qui serait en fait sociale (Bellanger, Collet, Desage, Gilbert, 2018), ni un remède social à ce qui commence comme une question urbaine mais de combiner tous les types de remèdes pour répondre à une question sociale qui puise des racines dans une question urbaine.
Il faut considérer la rénovation urbaine comme une dynamique de gestion urbaine et non pas comme le vecteur unique de la résolution de la question sociale. Il s’agit finalement d’une politique de gestion urbaine qui s’attaque à l’obsolescence de territoires socialement et culturellement marqués, et de ce fait leurs habitants, du sceau du rejet. Chacun sait que la gestion urbaine est un processus continu. Il ne faut pas craindre de penser que ce processus doive encore se poursuivre sur un temps long.

 Frédéric WINTER
Novembre 2022

 

Bibliographie :

  • Allen Barbara, Bonnetti Michel.  L’habiter, un impensé de la politique de la ville, L’Aube, 2018.
  • Bellanger Emmanuel, Collet Anaïs, Desage Fabien, Gilbert Pierre. « Rénovation urbaine. L’espace comme remède à la question sociale ? », Métropolitiques, avril 2018.
  • Berland-Berthon Agnès. Les grands ensembles : des quartiers pas comme les autres. L’Harmattan, pp.255-268, 2009.
  • Canteux Camille. Filmer les grands ensembles. Villes rêvées, villes introuvables : une histoire des représentations audiovisuelles des grands ensembles, milieu des années 1930 – début des années 1980, Paris, Créaphis Éditions, collection « Lieux habités », 2014.
  • CES de l’ANRU. Mon quartier a changé. Ce que disent les habitants de la rénovation urbaine, La documentation française, 2014
  • Chamboredon Jean Claude, Lemaire Madelaine. Proximité spatiale et distance sociale. Les grands ensembles et leur peuplement. Revue française de sociologie, 1970
  • Füzesséry Stéphane. « Les grands ensembles : généalogie d’un rejet », Métropolitiques, 2 octobre 2015.
  • Genestier Phillipe, Baudin Gérard, « Faut-il vraiment démolir les grands ensembles ?», Espaces et sociétés 2006/1 (n 124-125),
  • Koci, Simon « Le lieu et le mal-être, ou, L’habitabilité des cités HLM de France » Mémoire. Montréal (Québec, Canada), Université du Québec à Montréal, (2009).
  • Lapeyronnie Didier. Ghetto urbain, ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd’hui, Robert Laffont, 2008
  • Oblet Thierry. Le ghetto ou l’anéantissement de la politique, La vie des idées, 2008
  • Paquot Thierry. Désastres urbains, les villes meurent aussi . La découverte, 2019
  • Paugam Serge (dir.) L’exclusion, l’état des savoirs, La Découverte, 1996
  • Pinson Daniel. La monumentalisation du logement, l’architecture des ZUP comme culture, Les cahiers de la recherche architecturale, Paris Editions du patrimoine, 1996.
  • Pinson Daniel. Les grands ensembles comme paysages, in Robert Escalier, Paysages urbaines (XVIè-XXè siècles) CMCC (Centre méditerranéen de Culture contemporaine, Université de Nice Sophia Antipolis) pp 157-178, 2000.
  • Quelles nouvelles formes architecturales et urbaines pour les grands ensembles ? Les Dossiers DGUHC 2001
  • Tissot Sylvie, De l’emblème au « problème » : histoire des grands ensembles dans une ville communiste, in Les Annales de la recherche urbaine n°93, 2003


[1] Très vite des voix se sont élevées dès la construction des premiers grands ensembles contre une architecture « concentrationnaire » (voir le très beau court métrage de Maurice Pialat « l’Amour existe » 1960)

[2] En rappelant toutefois que le ghetto est d’abord la désignation physique d’un lieu, circonscrit, fermé, réservé à des populations ostracisées.

[3] Voir néanmoins l’analyse fort intéressante de Simon Koci (Koci, 2009), de textes de rap de chanteurs français sur les cités, relevant quatre univers sémantiques autour des notions d’Organisation, de Localisation, de Bâti et de Paysage qui ressortent bien de caractérisations spatiales.

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Un commentaire à L’obsolescence culturelle des grands ensembles obère leur possible « réhabilitation »

  1. DUNOYER de SEGONZAC 28 novembre 2022 at 16:10 #

    Salut Frédéric,

    Je trouve ton article intéressant, qui impute à une « obsolescence culturelle » la difficulté persistante des Grands Ensembles. C’est une condamnation définitive de ce modèle urbain qui se définit avant tout comme en rupture avec l’organisation de la ville traditionnelle. Mais il est clair que le marché joue un rôle très puissant. Les Grands ensembles sont devenus des points faibles dans la chaine de l’offre urbaine. Mais est-il envisageable, autrement que par leur démolition, de les faire disparaître, et en t’on les moyens ?

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