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La vie plus belle ? Retour sur 20 ans de rénovation urbaine, de Nicolas Binet et Yves Laffoucrière

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« La vie plus belle ? Retour sur 20 ans de rénovation urbaine » de Nicolas Binet et Yves Laffoucrière. Bibliothèque des territoires, Série les rencontres Palladiennes,  Editions de l’Aube, 2020

« Croiser les regards pour provoquer la réflexion » telle est l’ambition de l’institut Palladio, coéditeur de cet ouvrage. Le regard en l’occurrence se porte sur 30 ans de la politique de la ville, période marquée par le choc décisif de la création de l’ANRU. Les deux protagonistes mobilisés pour construire le récit de cette aventure, Nicolas Binet et Yves Laffoucrière, ont été des acteurs engagés d’une rupture voulue et conçue au plan national par Jean-Louis Borloo mais mise en œuvre au plan local. Articulé autour de quatre chapitres intitulés : « Le décrochage des grands ensembles », « L’impulsion de l’ANRU », « Mission accomplie », « Et les quartiers anciens ? », l’ouvrage donne, sur ces quatre thématiques, la parole à chacun de nos deux experts. Tous deux partagent la conviction que la création de l’ANRU fut bien une rupture. Il y a bien un avant et un après : toute la question reste de savoir en quoi consiste cet après, en quoi il diffère de l’avant. Il ressort de leurs expériences que si cette politique a eu des effets positifs, la mission qu’elle s’assigne est encore loin d’être accomplie.
Le lecteur lira d’abord avec grand intérêt l’analyse d’Yves Laffoucrière des raisons qui ont conduit à une situation critique dans les quartiers avant la création de l’ANRU. En quelques pages, il dresse un état des lieux de la profondeur de la crise, marquée notamment par la gangrène des trafics et le visage de l’impuissance publique, mais aussi un portrait des insuffisances des politiques antérieures : « les actions se distinguaient par leur caractère technique (…) sans jamais mettre en débat la question de fond l’équation de l’offre à la demande, qui ne pouvait pourtant plus être la même que 30 ans auparavant » (page26). On comprend, dès lors, que l’on puisse parler, s’agissant de la politique de rénovation urbaine lancée en 2004, de big-bang salutaire (Page28). Nicolas Binet, à la lumière de son expérience marseillaise, porte un jugement tout aussi négatif sur les politiques menées avant ce big-bang et le résume en une phrase : « le bilan opérationnel n’a pas été à la hauteur des ambitions » (page 43).
L’intérêt de l’ouvrage réside aussi dans la mise en évidence que la rénovation urbaine, malgré ses qualités ne sera jamais un long fleuve tranquille. La diversité des situations, l’ampleur des problèmes exigent de faire du cousu main (page 48, YL). Les deux experts soulignent bien qu’il a fallu apprendre en marchant, que cette politique n’est pas exempte de critiques et de limites. Mais la rénovation urbaine a un atout crucial : elle s’est durablement installée dans le paysage et en ce sens « il y a bien un avant et un après 2004 » (page 57, YL). Nicolas Binet souligne quant à lui, toujours à travers l’exemple de Marseille, l’importance mais aussi les limites de la dimension humaine de ces projets.   « L’ambition des projets, c’est de parvenir à redonner aux habitants une capacité de choix » (page 64). Répondre à ces exigences reste difficile et demande du temps. On lira également avec attention les arguments en faveur de la démolition, traitée page 73 et suivantes, éléments d’autant plus importants que le sujet reste controversé.
Nécessairement, pour nos deux experts, l’appréciation des résultats ne peut qu’être nuancée, mais rien ne serait plus dangereux et délétère que de se cantonner à l’exposé des limites des actions menées. C’est le mérite de la troisième partie de l’ouvrage que de mettre en évidence la complexité à la fois des problèmes traités et des réponses mises en œuvre. Le bilan se doit donc lui aussi d’être nuancé. On notera à ce sujet avec intérêt l’appréciation suivante, sous la plume d’Y. Laffoucrière : « les insuffisances présumées du renouvellement urbain, bien souvent, ne sont pas en réalité les siennes : elles relèvent de ce que nous avons laissé croire que cette politique de renouvellement urbain allait tout changer, lui faisant endosser une responsabilité bien supérieure à ce que pouvait ou devait être ses missions. Les acteurs du renouvellement urbain n’ont pas été des magiciens capables, d’un coup d’un seul, de transformer les territoires abîmés en contrées souriantes et florissantes. Mais qui pouvait sérieusement le leur demander hier, et leur reprocher aujourd’hui ? »  (pages 94 et 95).  De même, comment ne pas reconnaître l’intérêt mais aussi les limites d’une action centrée sur le seul bâti lorsque, comme le note Nicolas Binet : « L’utilisation ad nauseam de l’expression « zone de non-droit » illustre bien le malentendu : ce terme est profondément inapproprié pour qualifier des lieux où, tout au contraire, s’est érigée une autre forme de contrôle social qui s’emploie à construire et à faire respecter les règles nécessaires au développement de trafics délictueux. Les réseaux de trafiquants n’aiment ni le désordre ni le tapage, et encore moins l’effervescence d’initiatives, en actes et en paroles, qui pourraient les déstabiliser. La seule certitude, c’est que la boîte à outils du « rénovateur urbain » et de tous les acteurs susceptibles d’être conviés au jeu s’avère assez désuète dans ces situations, avec un déphasage certain entre le discours républicain et la réalité des situations ainsi que la capacité des institutions à les gérer » (page 104 et 105).

Au total, l’ouvrage montre les bienfaits d’une réforme fondée sur un constat lucide et souligne comment la rénovation urbaine a indéniablement contribué à modifier et redessiner le visage de nos quartiers, tout en reconnaissant que dans la plupart des cas les problèmes restent posés voir même s’accroissent. En résumé, la lutte continue et doit continuer et vraisemblablement s’étendre à d’autres situations comme celles que l’on rencontre dans nombre de quartiers anciens.

Bernard Coloos
Mars 2021

 

 

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