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Expérimentation architecturale

Lorsque, la première guerre mondiale à peine éteinte, plasticiens et architectes positionnent l’architecture entre l’art et l’industrie, ils remettent l’art en cause et attendent beaucoup de l’industrie et de la science. « Expérience » et « expérimentation » sont dès lors utilisées dans les deux sens de l’experientia latine : à la fois enrichissement de la connaissance par la pratique et épreuve, essai, provocation d’un phénomène pour l’étudier, ce qui était déjà le sens adopté par les premiers scientifiques du XVIIe siècle avant d’être consacré par Claude Bernard. Le mot convenant autant à la pratique artistique qu’à l’observation scientifique, les architectes n’en abusent donc pas lorsqu’ils nomment couramment « expérience » leur quête de solutions nouvelles. Ce sont les discours sur l’« expérience des grands ensembles » ou le « laboratoire des villes nouvelles » qui, en étant assortis d’intentions d’évaluer les politiques d’innovation, feront pencher l’expérimentation architecturale et urbaine du côté de la science ; à tort, car les protocoles d’évaluation se perdront tous dans les sables des méthodologies.

Quelques repères d’une histoire française

En 1904, les Frères Perret inaugurent grâce à l’ingénieur Hennebique l’emploi du béton armé dans l’habitation, en soumettant pour la première fois la construction à la distribution (rue Franklin, Paris-XVIe). En 1927-1933, les architectes Beaudoin et Lods aidés de l’ingénieur Mopin réalisent pour la cité du Champ-des-Oiseaux à Bagneux (Hauts-de-Seine) le premier accrochage à sec de planchers et de panneaux de façade sur une ossature métallique, ce qu’ils perfectionneront en 1931 pour la cité de la Muette à Drancy (Seine Saint-Denis).

Par la suite, l’implication de l’État ne date pas du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU) mais bien du gouvernement de Vichy ; elle est en effet sensible dès la première reconstruction (1940-1944) lors du lancement des premiers concours destinés à rationaliser la production d’éléments (tels les blocs-eau regroupant cuisine et salle d’eau) qui inspireront ceux de la seconde reconstruction après 1945, puis ceux d’une standardisation progressivement généralisée. Première grande initiative du MRU en faveur de l’expérimentation, les « chantiers d’expérience » (1944-1948) se sont distingués, entre autres, avec la cité du Merlan à Noisy-le-Sec (Seine Saint-Denis), ensemble de 56 pavillons destinés au relogement d’urgence, chacun mettant en œuvre des plans, des procédés de construction et des matériaux différents. En 1945, c’est dans le cadre de la Reconstruction de Marseille que le ministre Raoul Dautry commande directement à Le Corbusier la première « Unité d’habitation de grandeur conforme », laquelle demeure l’immeuble de logement le plus expérimental du XXe siècle du point de vue de la technique, de l’architecture et de l’usage. les concours du « secteur industrialisé » (à partir de 1951) donnent lieu une industrialisation poussée du chantier ; c’est le cas des 2600 logements de l’Unité de construction (ou Unité de voisinage) de Bron-Parilly (1951-1960), dans la périphérie est de Lyon.  Le concours pour la cité Rotterdam à Strasbourg (1951) consacre lui aussi la suprématie du béton préfabriqué et, en corollaire, celle du logement collectif, la recherche de l’efficacité et de la rentabilité constructive se doublant d’une préoccupation pour les modes d’habiter en termes d’intimité et de confort. De nombreuses expérimentations demeurent sans lendemain, par exemple celle des architectes Viret et Dumont, qui réunissent en 1955 dans un immeuble rue des Panoyaux (Paris-XXe) toutes les pièces humides autour d’une gaine centrale visitable par un escalier intérieur. Ce dispositif ingénieux mais jamais répliqué illustre la différence entre l’expérimentation et l’innovation, la seconde étant supposée infléchir collectivement une manière de faire ou un usage. L’ingénieur Jean Prouvé lui aussi entrera finalement dans l’histoire comme inventeur davantage que comme innovateur. Entre 1949 et 1956, il réalise plusieurs maisons prototypes (« Les jours meilleurs », « tropicales », lotissement de Meudon, etc.) ; aucune ne sera produite en série, ce qui n’empêchera pas Prouvé de jouir d’une réputation considérable en tant qu’anticipateur de solutions entre forme, technique et matériau.

La recherche, l’expérimentation et l’innovation sont les trois grandes missions confiées dés 1971 (soit deux ans avant l’arrêt officiel de la construction de grands ensembles) par Jacques Chaban-Delmas et son projet de « Nouvelle Société » au Plan construction, dont les principaux programmes sont les modèles-innovation (MI), les réalisations expérimentales (Rex) et les Programmes architecture nouvelle (Pan). En associant architecte, bureau d’études et entreprise générale, les modèles-innovation sont chargés de renouveler les formes urbaines et architecturales héritées de la charte d’Athènes ; ils échoueront dans leur ambition d’ouvrir l’industrialisation et deviendront vite caducs avec la chute de la dimension des chantiers de logements collectifs, fortement concurrencés par l’habitat pavillonnaire. Les Villagexpo de Saint-Michel-sur-Orge (Essonne, 1966) et de Saint-Herblain (Loire-Atlantique, 1968) se sont déjà opposés au conformisme de la maison individuelle, certes selon une forme expérimentale très modérée, ce qui n’est pas le cas de celui de Nandy (dans la ville nouvelle de Melun-Sénart), village solaire bâti en 1980 et qui sera un échec malgré le soutien du  Plan Construction, le pionnier restant assurément la cité du Merlan à Noisy-le-Sec, évoquée plus haut.

 Les Pan s’élargissent à l’Europe en devenant Europan en 1989 et permettent encore aujourd’hui à de jeunes architectes d’accéder à la commande avec des projets dont leurs maîtres d’ouvrage soutiennent le volet expérimental. Quant aux Rex, elles ont donné lieu à des réalisations remarquées, comme celles de Jean Nouvel à Saint-Ouen (Seine-Saint Denis) et à Nîmes (le célèbre Nemausus), ce qui vaut à Nouvel d’être appelé en 2001 pour concevoir à Mulhouse un quartier expérimental bientôt nommé « cité Manifeste ». La Société mulhousienne des cités ouvrières veut en effet bientôt célébrer le cent-cinquantenaire de la première cité ouvrière de France, fondée par elle en 1853. Réalisée sans le soutien du Plan urbanisme construction architecture (Puca, qui a succédé au Plan construction en 1998) et même en partie contre lui (il fallut négocier la règlementation thermique en vigueur), l’initiative de la cité Manifeste signe aussi le désengagement de l’État et d’un Puca affaibli.

De l’architecture à l’énergie

Le premier choc pétrolier (1973) est à l’origine de la fameuse recommandation de se chauffer à 19°C et, pire, des premières réhabilitations, par l’extérieur, de grands ensembles  à peine achevés, initiant un mouvement qui se généralise à tout le bâti (à l’exception des immeubles en pierre de taille), au fur et à mesure que les règlementations thermiques se durcissent. En ajoutant à la crise des énergies fossiles le réchauffement climatique, la consommation énergétique du logement devient le principal terrain d’expérimentation, le renchérissement des coûts qui s’ensuit conduisant au rétrécissement des surfaces habitables et à l’abandon des recherches sur la typologie du logement. Les financements sont conditionnés par des labels (HQE – Haute qualité environnementale, LEED – Leadership in Energy and Environmental Design, etc.) dont l’obtention suffit généralement aux maîtres d’ouvrage, qui, en dehors de quelques Passivhäuser et autres immeubles expérimentaux, ne mesurent pas les performances énergétiques réelles.

La lame de fond des préoccupations énergétiques est durable mais certains acteurs sont bien conscients que celles-ci ne peuvent constituer l’unique horizon de l’architecture du logement. À côté d’architectes qui, tel Nicolas Michelin, posent inlassablement la question du coût du logement, d’autres initiatives relancent régulièrement les dés de l’expérimentation. En 2014, l’appel à projets de la mairie de Paris, Réinventer Paris, dont le champ dépasse celui du logement, propose la reconversion de 23 sites. En 2015, la Caisse des dépôts et l’Union sociale pour l’habitat s’associent pour lancer un autre appel à projets sur « l’architecture de la transformation », porté par le Lab CDC, laboratoire destiné à favoriser des expérimentations dans le logement social. De telles actions sont récurrentes, leurs décideurs à la mémoire courte ayant oublié les précédentes, faute de vrais retours d’expérience. L’appui du ministère de la Culture et de la Communication à l’appel de la Caisse des dépôts confirme que, autant que les ingénieurs, les architectes sont ceux qui portent la créativité dans le projet. Ce sont en effet les architectes qui depuis un siècle sont à l’origine du processus expérimental lorsque celui-ci peut bénéficier du soutien idéologique et politique de maîtres d’ouvrage et d’élus. Les architectes Lacaton & Vassal comptent aujourd’hui parmi les rares qui poursuivent une véritable activité de laboratoire, en perfectionnant projet après projet des hypothèses d’économie de moyens et de maximisation de la surface habitée et d’amélioration du confort thermique. Leur succès ne doit pourtant pas priver d’autres démarches, qui pourraient être initiées par une réflexion nationale sur l’architecture du logement abordable, dans un meilleur équilibre entre les normes, les coûts, la durabilité et la réponse aux modes d’habiter d’aujourd’hui.

Jean-Michel Léger
Juin 2016

charte d’Athènes, « La conception du logement », fonctionnalisme, grands ensembles