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Construire des logements sociaux, un choix politique risqué 

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« Maires bâtisseurs, maires battus ». Par cette formule prononcée en 1977, Pierre Billotte, maire de Créteil de 1965 à 1977, mettait en évidence le risque politique pris par les maires construisant de nombreux logements dans leur commune.
Eu égard aux stéréotypes négatifs associés aux logements sociaux, cette formule pourrait a priori s’appliquer avec encore davantage d’acuité aux maires bâtisseurs de HLM. Partant de ce postulat, la loi SRU place alors les élus locaux dans une position inconfortable puisqu’ils doivent construire des logements sociaux afin que leur commune atteigne le seuil de 25% en 2025.
En nous fondant sur les résultats d’une étude de terrain réalisée à l’échelle des Yvelines dans le cadre d’une thèse soutenue en 2019 à l’Université Paris Nanterre[1], nous nous demanderons si les maires qui implantent des logements sociaux pour se conformer à la loi SRU sont effectivement mis en difficulté.
Dans un premier temps, nous constaterons que les logements sociaux restent largement rejetés par le voisinage. Pour autant, les maires bâtisseurs de logements sociaux obtiennent des résultats électoraux assez encourageants. De leur côté, les maires élus après s’être opposés à des projets de logements sociaux alors qu’ils étaient candidats aux municipales sont rattrapés par les obligations légales et risquent ainsi de décevoir leur électorat.

Des logements sociaux encore fréquemment rejetés

 Pour les maires des communes déficitaires, la construction de logements sociaux se fait souvent dans la douleur à cause de l’opposition de riverains prêts à s’engager dans un « conflit d’aménagement » selon l’expression consacrée par Philippe Subra[2].

Voies et moyens d’actions des riverains

Agissant simplement en leur nom ou structurés en association, les riverains peuvent déposer des recours au tribunal administratif contre les permis de construire autorisant la réalisation des logements sociaux contestés. Reposant souvent sur des arguties, cette démarche est rarement couronnée de succès mais elle permet de retarder le démarrage des chantiers qui ne peuvent commencer sans l’aval de la justice. Ce report peut s’avérer décisif car, entre le recours et la décision du tribunal, s’écoulent parfois plusieurs années qui ouvrent la voie à un changement de majorité municipale et ipso facto à une remise en cause du projet initial. Cette stratégie a toutefois été mise à mal par l’ordonnance du 18 juillet 2013 qui menace de sanction toute personne physique ou morale ayant déposé un recours abusif contre un permis de construire.
Parallèlement à cette offensive juridique, les riverains cherchent à sensibiliser l’ensemble des habitants de la commune à leur cause par divers moyens tels que la distribution de tracts, la création de pages web, l’interaction sur les réseaux sociaux… Symboliquement, l’action la plus marquante reste la pétition qui permet de mettre la pression sur le maire en lui faisant comprendre qu’il pourrait s’aliéner une partie importante des habitants s’il ne revenait pas sur le projet contesté. Par exemple, à Saint-Arnoult-en-Yvelines, des riverains opposés à la construction de 55 logements sociaux ont adressé une pétition au maire (cf. document ci-dessous) qui a recueilli plus de 800 signatures, soit environ un cinquième du corps électoral !

Document 1 : Exemple de pétition à Saint-Arnoult-en-Yvelines

Source : Change.org (https://www.change.org/p/m-j-c-husson-maire-de-saint-arnoult-et-son-équipe-non-au-projet-de-55-logements-sociaux-2)

Dans de plus rares cas, les riverains peuvent même organiser une manifestation à travers les rues de la commune. Cette démarche est toutefois à double tranchant dans la mesure où des rangs trop clairsemés risqueraient de discréditer la cause défendue et, par ricochet, de renforcer le maire. Les manifestations concernent donc uniquement des projets d’envergure suffisamment inquiétants pour que de nombreux habitants acceptent de sacrifier une partie de leur temps libre pour battre le pavé.
Quel que soit le moyen d’action privilégié, les riverains ont tout intérêt à solliciter la presse locale qui sert généralement de catalyseur à la contestation. Cette médiatisation du combat est d’autant plus efficace qu’elle est redoutée par les maires soucieux d’apparaître comme les garants de l’unité communale.

Des craintes sur le cadre de vie

Le rejet des logements sociaux sur le terrain reflète l’image négative dont souffre encore le secteur HLM. C’est ce que fait apparaître l’analyse des raisons invoquées par les riverains pour justifier leur opposition aux projets de logements sociaux.
Le plus souvent, ils ne s’en prennent pas explicitement au caractère « social » des futurs logements mais aux désagréments qu’ils sont censés induire : problèmes de circulation et de stationnement, hauteur des constructions, enlaidissement du paysage, augmentation de la population, densification excessive…. Leur insistance à souligner qu’il s’agit de logements sociaux semble toutefois indiquer que le principal problème réside bien dans leur caractère « social ».
Preuve de ce rejet spécifique des HLM, les riverains agitent fréquemment le chiffon rouge des grands ensembles pour dénoncer des projets de logements sociaux, même modestes. Ainsi, des programmes de moins d’une cinquantaine de logements peuvent se voir caricaturer au travers d’analogies fallacieuses avec l’urbanisme des « cités HLM ». Aussi contestable soit-il, cet argumentaire peut faire mouche puisqu’un tiers des Français assimile encore les logements sociaux à des « barres » et à des « tours »[3] alors que les organismes HLM ont rompu avec ces types de construction au tournant des années 1980 …
Plus que l’architecture, c’est le peuplement des logements sociaux qui inquiète les riverains. Difficile à appréhender tant elle touche au politiquement correct, cette problématique apparaît en creux dans le discours des acteurs et, beaucoup plus ouvertement, dans les espaces de discussion sur Internet (articles, blogs, forum, …). Profitant de l’anonymat, les participants y expriment sans filtre leur crainte des futurs locataires. Par exemple, un projet de 69 logements sociaux dans le quartier Beauplan à Saint-Rémy-lès-Chevreuse donne lieu à une série de commentaires incisifs émanant de riverains mécontents. Sous le pseudonyme de « visiteur », l’un d’eux assimile les habitants des logements sociaux à des « cas sociaux », à « des racailles ou des pauvres » qui vont provoquer une hausse de la délinquance.

Document 2 : Commentaire négatif d’un habitant de Saint-Rémy-lès-Chevreuse sur les habitants des futurs logements sociaux

Source : capture d’écran extraite de la page Internet : https://www.petitions24.net/forum/112750

Dans bien des cas, les projets de logements sociaux sont même présentés comme de futurs ghettos. Bien que ce terme soit inapproprié pour décrire la situation française, même celle des quartiers les plus sensibles[4], il favorise la mobilisation des habitants en jouant sur les peurs collectives. Grâce à sa puissance d’évocation, ce mot-épouvantail laisse entendre que l’identité de la commune serait menacée par l’arrivée des nouveaux locataires différents du point de vue social mais aussi du point de vue ethnique.

Un démenti aux sondages favorables au logement social

Le rejet du logement social par les habitants dément plusieurs sondages convergents selon lesquels l’opinion publique est favorable à la mixité. Par exemple, selon une enquête réalisée par Harris Interactive en novembre 2012, 68% des Français considèreraient que la mixité sociale doit constituer l’une des priorités du Gouvernement[5]. Et, cinq ans plus tard, en mai 2017, un nouveau sondage Harris Interactive, révèle cette fois que 70% des Français estiment qu’il est positif « d’habiter à un endroit où vivent des personnes issues de milieux sociaux différents »[6] (cf. graphique 1 ci-après).

Graphique 1: La mixité sociale « plébiscitée » par les Français

Source : extrait du sondage réalisé par Harris Interactive pour Soliha en mai 2017.

Au-delà de la mixité, d’autres études soulignent que les Français sont favorables au logement social. Dans le contexte des émeutes de banlieue en 2005, un sondage CSA indique ainsi que 85% des Français souhaitent que les maires construisent les logements sociaux exigés par la loi SRU[7]. De même, 51% des Français se déclarent favorables à la construction de nouveaux logements sociaux dans leur propre commune selon une étude TNS Sofres réalisée en mars 2012[8].
La contradiction entre les sondages positifs et le rejet du logement social sur le terrain traduit le fait qu’il est facile d’être pour le logement social en théorie, beaucoup moins en pratique. Il s’agit là d’un exemple archétypal du syndrome NIMBY (Not in my Backyard) selon lequel les riverains reconnaissent la nécessité d’une infrastructure – en l’occurrence les logements sociaux – mais n’en veulent pas à côté de chez eux de peur d’en subir les nuisances.

Des résultats électoraux encourageants pour les maires bâtisseurs de logements sociaux

Face aux réactions de rejet suscitées par la construction de logements sociaux, on pourrait logiquement penser que les maires qui construisent des HLM sous la contrainte de la loi SRU ont peu de chance d’être réélus. Ce serait négliger la capacité de résilience des élus locaux, d’autant plus forte que le législateur leur a laissé une grande latitude sur la façon de procéder pour parvenir au seuil des 25%.

Des logements sociaux « acceptables »

Afin de favoriser la bonne acceptation des logements sociaux, les élus peuvent jouer sur la grande diversité des logements sociaux pris en compte par l’inventaire SRU, quitte à prendre quelque distance avec l’objectif de mixité. Ainsi, dans les communes déficitaires se multiplient les structures collectives destinées à des publics spécifiques tels que les personnes âgées, les jeunes actifs et les étudiants. Par exemple, à l’échelle des Yvelines, ce type d’habitation représente plus du tiers des logements sociaux réalisés par les communes déficitaires (cf. article précédent) ! En plus d’être peuplées par des catégories plutôt bien vues par la population, les structures collectives permettent de faire du chiffre, en construisant un maximum de studios sur un minimum d’espace.
Même en choisissant des logements sociaux « classiques », les maires peuvent privilégier certaines caractéristiques. Ainsi, les HLM réalisés dans les communes déficitaires se distinguent de ceux des autres communes par leur faible nombre de pièces, ce qui permet de limiter l’impact socio-démographique de la loi SRU. Ils sont par ailleurs plus fréquemment financés en PLS et s’adressent donc essentiellement à des catégories moyennes, à la différence des logements sociaux financés en PLUS et en PLAI plutôt destinés aux catégories populaires et précaires. Afin de limiter cette tendance, la loi Duflot a imposé aux communes déficitaires un plafond de 30% de PLS et un plancher de 20% de PLAI dans la réalisation des obligations triennales de construction de logements sociaux[9].
Au-delà des précautions sur la nature des logements sociaux, les maires des communes déficitaires cherchent à les rendre invisibles dans le paysage. D’où la multiplication de petites opérations réparties sur le territoire communal qui permettent d’éviter la concentration des logements sociaux au même endroit. De surcroît, les élus locaux se montrent soucieux de la bonne intégration des nouveaux logements sociaux à l’architecture locale et imposent dans ce but un cahier des charges strict aux bailleurs. Ce-faisant, les logements sociaux sont très difficiles à distinguer des logements privés, d’autant que de plus en plus d’opérations s’effectuent en Vente en l’état futur d’achèvement (VEFA)[10]. Par ce procédé, des bailleurs sociaux se portent acquéreurs d’une partie minoritaire d’un ensemble réalisé par un promoteur et il est donc impossible de distinguer logements sociaux et logements privés d’un point de vue extérieur. Au passage, notons que la VEFA dilue les HLM dans de plus vastes programmes privés, permettant ainsi aux communes déficitaires de répondre à leurs obligations triennales de construction SRU tout en limitant la progression du pourcentage de logements sociaux (cf. article du 15 juin).

Avoir construit des logements sociaux ne pose pas vraiment problème

La combinaison de ces différentes modalités d’implantation des logements sociaux permet aux maires de désamorcer une partie des craintes des habitants et ainsi de limiter les risques politiques induits par la mise en œuvre de la loi SRU. C’est ce qui ressort de l’analyse comparative que nous avons menée à l’échelle des Yvelines entre 2002, année d’entrée en vigueur de la loi SRU, et 2014, année durant laquelle se sont déroulées des élections municipales. Dans ce cadre, nous avons sélectionné les communes déficitaires qui ont gardé le même maire – ou du moins son successeur désigné – de façon à dégager deux panels :

  • panel 1 : les dix communes avec les taux de croissance les plus élevés en nombre de logements sociaux permettant d’identifier les « maires bâtisseurs de logements sociaux ».
  • panel 2 : les dix communes avec les taux de croissances les plus faibles en nombre de logements sociaux permettant d’identifier les « maires peu bâtisseurs de logements sociaux ».

A partir de là, nous avons étudié les résultats des maires « bâtisseurs » et des « maires peu bâtisseurs » aux élections municipales de mars 2014 (cf. tableau 1). Il est alors apparu qu’il existait une « prime au sortant » dans la mesure où 80% des maires avaient été réélus. Cependant, de façon surprenante, les « maires bâtisseurs de logements sociaux » ont été proportionnellement plus nombreux (90%) à être réélus que les « maires peu bâtisseurs de logements sociaux » (70%).

Source : Ministère de l’Intérieur

Même s’ils reposent sur un petit échantillon de 20 communes, les résultats obtenus sont suffisamment nets pour démentir formellement l’idée reçue selon laquelle les maires bâtisseurs de logements sociaux hypothéqueraient sérieusement leurs chances de réélection. Après avoir été inaugurés, les HLM sont finalement plutôt bien acceptés ou, du moins, pas suffisamment rejetés pour mettre en péril la réélection des maires en place. Cette analyse de terrain laisse donc penser que les élus locaux pourraient construire des logements sociaux tout en bénéficiant de l’assentiment de leurs administrés.

Prévoir d’implanter des logements sociaux est plus risqué

Si le fait d’avoir bâti des HLM ne pose pas vraiment problème, l’analyse de terrain met en revanche en évidence que le fait de prévoir des logements sociaux peut s’avérer risqué, surtout lorsque cette démarche s’inscrit dans un vaste projet d’aménagement. Les logements sociaux n’étant pas encore sortis de terre, l’opposition peut en effet alimenter tous les fantasmes concernant leurs effets sur le cadre de vie et en faire un thème mobilisateur de la campagne.
A l’occasion des élections municipales de 2014, 8 maires de communes déficitaires yvelinoises ont ainsi été battus après avoir inclus dans leur programme d’ambitieux projets de logements sociaux. Sachant qu’il y avait alors 61 communes déficitaires dans le département, cette proportion pourrait sembler assez faible au premier abord. Elle est au contraire assez forte dans la mesure où peu de maires en place se sont présentés aux élections en affichant d’ambitieux projets de logements sociaux.
La défaite de Nicole Delpeuch, maire de Gargenville, aux élections de 2014 reflète assez bien le risque politique induit par les ambitieux projets de logements sociaux. Dans cette petite ville de 7 000 habitants relevant du périmètre de l’Opération d’intérêt national (OIN) Seine Aval, l’édile a consenti sous la pression de l’Etat à transformer une friche industrielle en un nouveau quartier d’habitation appelé « Les hauts de Rangiport ». Celui-ci devait comprendre entre 600 et 700 logements, dont 40% de logements sociaux. Jean Lemaire, son opposant qu’elle avait distancé de plus de 20 points lors de la précédente élection municipale, fait alors de la contestation de ce projet son principal thème de campagne. Dénonçant le retour de l’urbanisme des années 1970 et même la construction d’un ghetto, il remporte cette fois les élections avec 56% contre 44% pour sa rivale…
Il faut évidemment se garder de toute explication mono-causale selon laquelle seuls les projets de logements sociaux auraient fait perdre les maires en place. Toujours difficile à appréhender, même pour les instituts de sondage, le choix des électeurs aux municipales doit être replacé dans le contexte communal et national et considéré parmi une multitude d’éléments renvoyant aux programmes, aux personnes, à la tradition politique locale… Notons tout de même que dans les huit communes en question, le principal angle d’attaque des candidats qui ont triomphé des maires sortants porte toujours sur les dangers induits par la densification, en insistant lourdement sur la proportion importante de logements sociaux. A l’inverse, aucun candidat ne s’est fait élire en affirmant vouloir construire davantage de logements sociaux que le maire en place…

Les maires élus sur des programmes anti-logements sociaux rattrapés par la loi SRU

Après avoir conquis la municipalité, les maires élus sur des programmes anti-logements sociaux commencent par donner des gages à leurs électeurs mais ils sont vite rattrapés par les obligations SRU.

Des lendemains qui chantent

Dans un premier temps, les nouveaux maires cherchent à marquer la rupture avec la politique urbanistique de leur prédécesseur. Ils dénoncent ainsi la politique de densification en insistant en particulier sur la part des logements sociaux prévue dans les nouvelles constructions. En plus de rappeler les divergences avec le maire précédent, ce positionnement permet aux maires élus sur des programmes anti-logements sociaux de ne pas endosser la responsabilité des projets amenés à être inaugurés prochainement.
Dans l’enthousiasme, certains élus vont même jusqu’à affirmer qu’ils vont faire une pause dans la construction de logements sociaux, comme si l’application de la loi SRU ne relevait finalement que du choix personnel des maires. Joignant les actes à la parole, ils peuvent alors modifier le PLU afin de préserver certains quartiers de la densification et de revenir sur certaines règles prévoyant une part de logements sociaux dans les futures constructions. Plus concrètement, ils peuvent même annuler des projets de logements sociaux prévus par leur prédécesseur. A l’échelle nationale, l’Union sociale pour l’habitat (USH) estime ainsi que 400 chantiers et environ 20 000 logements sociaux[11] ont été remis en cause après les élections de 2014. Quoique populaire auprès d’une partie de l’électorat, ce type de décision n’est pas sans conséquence pour les communes qui doivent dédommager les bailleurs sociaux et s’exposent à des poursuites judiciaires.
En tout cas, les nouveaux maires communiquent abondamment sur l’abandon des projets afin de montrer aux habitants qu’ils tiennent leurs engagements. Par exemple, on peut observer comment la nouvelle municipalité de Bois d’Arcy met en lumière dans le journal municipal les différents programmes immobiliers qu’elle a stoppés ou réduits (cf. document 1).

Document 3 : L’abandon des projets contestés mis en valeur par le journal municipal de Bois d’Arcy

Source : Journal municipal de Bois d’Arcy (numéro 111, novembre 2014)

Le retour à la réalité

Passée l’euphorie des premières décisions, les maires élus sur des programmes anti-logements sociaux sont confrontés aux menaces qui planent sur les communes récalcitrantes à appliquer la loi SRU. Dès l’origine, les préfets pouvaient adresser un constat de carence à l’encontre des communes n’ayant pas fourni, selon eux, suffisamment d’efforts pour respecter leurs obligations triennales. Cette décision pouvait entrainer une multiplication par trois du prélèvement SRU calculé en fonction du nombre de logements sociaux manquants et, surtout, une perte du droit de préemption. Par la suite, le pouvoir de sanction du représentant de l’État a été renforcé par les lois Duflot (2013) et ALUR (2014) qui l’ont respectivement autorisé à quintupler le prélèvement SRU et à délivrer des permis de construire en lieu et place des maires.
Dans ces conditions, les nouveaux maires se retrouvent face au même dilemme que les maires qu’ils ont battus : soit ils construisent des logements sociaux eux-mêmes, soit c’est le représentant de l’État qui s’en chargera. Les élus prennent alors conscience qu’il leur est nécessaire de construire du logement social contrairement à ce qu’ils avaient annoncé durant la campagne électorale. Cette nouvelle orientation ayant de quoi déconcerter les électeurs, ils développent alors un argumentaire selon lequel leur commune doit, indépendamment de la législation en vigueur, « diversifier » son habitat pour répondre aux besoins des habitants.
Dans les faits, les maires élus sur des programmes anti-logements sociaux privilégient des types de construction a priori mieux acceptés par les riverains. Ainsi, faute d’avoir pu annuler certains projets, les nouveaux maires peuvent chercher à les transformer en remplaçant les logements sociaux classiques par des structures collectives. Il en va ainsi de la ZAC Louvois à Vélizy qui devait initialement comprendre 320 logements dont 128 sociaux. Après avoir été élu, le nouveau maire, Pascal Thévenot, propose alors un nouveau projet de seulement 60 logements mais celui-ci est rejeté par les services de l’État qui exigent davantage d’habitations. Il revient donc avec un autre projet beaucoup plus ambitieux composé cette fois de 250 logements dont environ 100 logements sociaux. On retombe donc presque sur le projet de l’ancien maire sauf que, cette fois, les logements sociaux sont en fait presque exclusivement des chambres intégrées à une résidence senior.

Le risque de perte de popularité

Le revirement des nouveaux maires sur la question de l’urbanisation et de la construction de logements sociaux peut logiquement se traduire par une perte de popularité auprès de leur électorat.
Si ce risque n’est pas absolu dans les communes urbaines où les stratégies d’invisibilisation des nouveaux logements sociaux peuvent assez bien fonctionner, il est élevé dans les communes périurbaines où la densification suscite souvent au moins autant de craintes que la réalisation de HLM. Dans ce contexte, loin d’apaiser les tensions avec les riverains, la dilution des logements sociaux dans les programmes privés a au contraire tendance à exacerber les critiques sur la dénaturation du paysage et la dégradation du cadre de vie.
Les déboires d’Agathe Becker, élue en 2014 à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, illustrent bien la colère que peut susciter le revirement des maires élus sur des programmes anti-logements sociaux. Après qu’elle eut agréé le projet de 69 HLM évoqué précédemment, de nombreux habitants l’ont accusée d’avoir renié ses promesses électorales en acceptant la construction d’une « barre » alors qu’elle affirmait vouloir protéger le cadre de vie de la commune (cf. document 4 ci-dessous).

Document 4 : Commentaire hostile d’un habitant de Saint-Rémy-lès-Chevreuse contre la nouvelle maire

Source : capture d’écran extraite de la page Internet : https ://www.petitions24.net/forum/112750

Sous la pression, elle annule finalement le permis de construire mais accorde en échange au bailleur social de nouveaux permis de construire sur d’autres parcelles de la commune. Cet arrangement amiable suscite une nouvelle vague de critiques. En juillet 2017, lâchée par ses adjoints, Agathe Becker convoque de nouvelles élections municipales. Elle qui avait obtenu plus de 40% des suffrages en 2014 n’en obtient plus que 12,5% !  La chute de sa popularité ne s’explique pas seulement par sa reconnaissance, une fois devenue maire, de la nécessité de construire des HLM, mais les réactions d’hostilité concernant le projet de 69 logements sociaux prouvent que cela y a grandement contribué.
Ce désamour a également touché Jean Lemaire, élu en 2014 à Gargenville mais qui n’a récolté que 24% des suffrages aux élections municipales de 2020. Sa cinglante défaite s’explique notamment par son revirement concernant les « Hauts de Rangiport », projet qu’il avait vivement combattu en tant que candidat (cf. supra). Quelques mois après avoir été élu, il a reconnu qu’il n’était pas en mesure de s’opposer aux injonctions de l’État. Cette volte-face a été fortement critiquée par l’opposition et par l’Association Seine Vexin. Sur le site Internet de cette association de défense du cadre de vie, de nombreux articles accusent Jean Lemaire de trahison comme en témoigne ce passage : « le fameux prêcheur d’un « Restons Village » s’est soudain senti l’âme d’un fervent défenseur d’une concentration d’HLM en volant au secours de l’urbanisation de masse dont il avait désigné les méfaits à un mois des élections 2014. Le baiser de Judas à la ville de Gargenville ? »[12]

Conclusion

En définitive, implanter des logements sociaux afin de répondre à la loi SRU ne représente pas nécessairement un risque politique pour les maires. Certes, les constructions de HLM sont souvent rejetées par les riverains mais, en jouant sur la diversité des logements sociaux pris en compte par la loi SRU et en les fondant dans le paysage, les élus parviennent généralement à les faire accepter. La menace la plus lourde réside en fait dans les projets de logements sociaux qui, par définition, ne sont pas encore sortis de terre et peuvent donc faire l’objet de fantasmes concernant leur architecture et leur peuplement. Si l’opposition réussit à exploiter ces craintes, le maire en place peut effectivement être mis en difficulté lors des élections municipales par un candidat beaucoup moins favorable à la construction de logements sociaux. Ironie de l’histoire, les candidats élus sur des programmes anti-logements sociaux sont rapidement rattrapés par la loi SRU et risquent donc, à leur tour, de décevoir leurs électeurs.

Grégoire Fauconnier
Juillet 2020


[1] Grégoire Fauconnier, La mise en œuvre de la loi SRU dans les Yvelines, entre application formelle et adaptation stratégique, thèse de doctorat réalisée sous la direction d’Hervé Vieillard-Baron et de Pascale Philifert, Université Paris Nanterre, 2019.

[2] Philippe Subra, « Heurs et malheurs d’une loi anti-ségrégation, les enjeux géopolitiques de la loi SRU », Hérodote, pp. 138-171, mars 2006.

[3] « Les Français, le logement social et la mixité sociale », Étude TNS Sofres pour l’Union sociale pour l’habitat (USH), Novembre 2011.

[4] Hervé Vieillard-Baron, Les banlieues françaises ou le ghetto impossible, La Tour d’Aigues, L’Aube, 1994.

[5] Sondage IFOP pour le Défenseur des Droits réalisé en octobre 2012 auprès d’un échantillon représentatif de plus de 1 000 personnes.

[6] Les Français et le logement, Enquête Harris Interactive pour SOLIHA réalisée du 16 au 18 mai 2017 auprès d’un échantillon représentatif de 1 019 individus.

[7] Sondage CSA pour le Parisien Dimanche réalisé le 16 novembre 2005 auprès d’un panel représentatif de 957 personnes âgées de plus de 18 ans.

[8] Baromètre du logement social, Enquête réalisée par l’institut TNS Sofres pour l’Union Sociale pour l’Habitat, avril 2012.

[9] Pour les communes carencées, le plafond de PLS est de 20% et le seuil plancher de PLAI de 30%.

[10] Sylviane Guerrini, Sandrine Torredemer, Olivier Dupré, « La VEFA HLM : un succès indéniable qui suscite des controverses », politiquedulogement.com, novembre 2019.

[11] Barbara Kiraly, « HLM : 20 000 logements bloqués », Le Moniteur, 4 septembre 2014.

[12] http://www.gargenvilleseinevexin.fr/mars-2014-de-quel-ghetto-jean-lemaire-parlait-il/

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Un commentaire à Construire des logements sociaux, un choix politique risqué 

  1. marc SAUVEZ 14 juillet 2020 at 21:13 #

    On a tous entendu les commentaires des habitants des beaux quartiers parfois infect sur le refus et étayés par des arguments spécieux sur les différents types de logements possible (certains sont peu sociaux). Il aurait aussi été intéressant d’étudier les commune ou les maires ne veulent « que » des logements sociaux afin de satisfaire politiquement un autre genre de population. Ca conduit à des dédensifiassions et prépare des beaux quartiers politique de la ville très coûteux. Il est difficile d’affirmer que plus de 35 à 40 % de logements sociaux est une catastrophe. le lien entre le plus et le moins est aussi totalement faux. Et surtout tout ceci repose sur le refus des intercommunalité avec cette compétence. Un président de métropoles, même petite, doit impérativement loger tous ces actifs qu’il soit de gauche extrême ou de droite. Ayons le courage de le dire !

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