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Décohabitation

Processus par lequel un individu quitte le logement qu’il partageait avec d’autres personnes.

La décohabitation est constituée de dé et de cohabitation, laquelle désigne la situation des personnes qui partagent le même logement. Dans cette perspective, la décohabitation caractérise le processus par lequel un individu quitte le logement qu’il partageait avec d’autres personnes. Plus communément, il s’agit de la décohabitation parentale, c’est-à-dire lorsque les jeunes partent du domicile de leurs parents. Elle s’inscrit dans une problématique de l’entrée dans la vie adulte (O. Galland, 1991), définie comme une période charnière où se condensent de multiples choix : celui d’un départ, d’un travail, d’un conjoint (Gokalp, 1981).

Les difficultés d’une mesure de la décohabitation

La décohabitation est souvent abordée à partir d’indicateurs statistiques : on dispose de l’âge au départ et des modalités de celui-ci. Aussi, la décohabitation est saisie à un moment « t » : elle est appréhendée comme un événement ponctuel, s’inscrivant dans un processus linaire et est constitutive de l’entrée dans la vie adulte dont elle représente l’une des premières étapes. Cependant, force est de constater que la mesure d’un départ se révèle complexe. En effet, qu’appelle-t-on un départ ? Catherine Villeneuve-Gokalp (1997) a souligné toute la difficulté d’une définition de la décohabitation, celle-ci variant selon les objectifs, mais aussi les perceptions des chercheurs. Pour certains, l’indépendance résidentielle apparaît suffisante pour former une telle étape tandis que pour d’autres une autonomie financière doit l’accompagner, compliquant la notion de décohabitation. De plus, il est parfois difficile de différencier ceux qui quittent le foyer parental de ceux qui vivent à l’extérieur du logement familial, processus considéré comme un « départ » pour les premiers et comme une « absence » pour les seconds. Quelques recherches ont alors mis en lumière l’importance des diverses échelles de mesure d’une décohabitation devenue progressive et parfois même réversible avec la notion de « départs provisoires » (Blöss, Godard, Frickey, 1990), de « faux départ », Villeneuve-Gokalp (1997) et d’« absence » Villeneuve-Gokalp (1997). Il en résulte que la décohabitation apparaît comme un processus complexe et progressif (Villeneuve-Gokalp, 1997), nécessitant plusieurs mesures afin d’en décrire la dynamique. On perçoit également combien la décohabitation recouvre plusieurs sens et perceptions et renvoie à deux notions distinctes : celle d’indépendance – résidentielle et économique ; et celle d’autonomie ou d’émancipation (Bendit, Hein et Biggart, 2009) qui exprime davantage la perception de soi. Ces différentes notions, objectives et subjectives, tendraient à remettre en cause les indicateurs mobilisés pour décrire l’entrée dans la vie adulte (Van de Velde, 2008) qui peuvent paraitre normatifs (Bendit, Hein et Biggart, 2009) et peu signifiants pour les jeunes. Car pour certains, la temporalité nouvelle de l’entrée dans la vie adulte ne répond pas seulement à l’augmentation de la durée des études et aux difficultés d’intégration économique qui tendraient à allonger la phase de dépendance parentale. Elle ferait écho à de nouvelles représentations de l’âge adulte où l’on serait passé d’une indépendance matérielle à acquérir à une autonomie identitaire à construire, processus long tendant vers l’inachevé (Van de Velde, 2008). On assisterait alors à un changement de perspective, où la jeunesse s’envisagerait comme un processus de construction identitaire, montrant la nécessité d’articuler qualitatif/quantitatif pour mieux saisir la dimension subjective et identitaire de la décohabitation, même si son pendant – la cohabitation intergénérationnelle – n’est pas nécessairement synonyme d’hétéronomie : on peut être objectivement dépendant tout en étant subjectivement autonome (Ramos, 2002). Cela démontre aussi l’importance de réinsérer cette étape dans le parcours des individus – et ce dès leur enfance – afin d’en saisir la dimension d’autonomisation, l’autonomie ne se réalisant pas seulement au moment du départ du logement, elle s’acquiert, petit à petit, tout au long de l’enfance et de l’adolescence – tout en l’intégrant dans leur réseau. Car la décohabitation se révèle également relationnelle, où les liens sont constitutifs de cette étape, plusieurs protagonistes participant à ce départ : celui qui part, mais aussi les membres qui forment le foyer de départ (Clément, 2002, 2009).

Théories et analyses de la décohabitation

Les premières études sur l’entrée dans la vie adulte ont démontré la généralisation et la prolongation de la phase de transition à l’âge adulte, conduisant les sociologues et démographes à conclure à un « nouvel âge de la vie » (Galland, 1991). Cet allongement de la jeunesse se manifeste par un ajournement et par une désynchronisation des divers calendriers (du départ de la famille d’origine, mais aussi professionnel et matrimonial). On constate ainsi que l’âge adulte s’étire, les étapes ne sont plus franchies au même âge. Les premières approches ont expliqué cette prolongation de la phase moratoire de la formation de la jeunesse par le décalage des divers seuils de passage à la vie adulte : la prolongation des études, la progression du chômage et le développement des emplois précaires entraîneraient l’ajournement de l’entrée dans la vie active conduisant à son tour au différemment de la décohabitation parentale. S’il existe une poussée extraordinaire de la scolarisation ainsi qu’une hausse du chômage des jeunes, l’ajournement de la décohabitation familiale n’a pas suivi ce mouvement de façon quasi parallèle : il n’y aurait pas d’effet mécanique de la durée de la scolarisation (Blöss, Godard, 1990). On peut d’ailleurs noter que l’accès à l’indépendance résidentielle des jeunes est de plus en plus tardif mais que l’âge au départ du domicile familial demeure stable depuis le début des années 1990, ce qui peut s’expliquer par les départs de plus en plus souvent aidés par les parents (Villeneuve-Gokpalp, 2000 ; Sébille, 2009) ainsi que par la multiplication des situations résidentielles transitoires où se distinguent « l’absence », la « décohabitation » et l’« indépendance » (Villeneuve-Gokalp, 1997). On peut ainsi vivre en résidence universitaire et revenir chaque week-end ou lors des vacances scolaires chez ses parents. On peut loger chez ses parents la semaine et vivre en couple le week-end… Plus généralement, l’allongement de l’entrée dans la vie adulte se traduit par un retard de la plupart des seuils censés représenter ce qui fait de nous un adulte – à l’exception de la décohabitation – ainsi que par leur désynchronisation (Galland, 1991) avec un brouillage, parfois même un télescopage, de ces différentes séquences (Sebille, 2009). On peut être étudiant tout en ayant décohabité ; travailler tout en résidant chez ses parents ; être en couple tout en étant étudiant (chez ses parents, ou ailleurs…). Seule la naissance du premier enfant se dissocie de ces événements et continue de parachever ce processus (Sebille, 2009), l’entrée dans la parentalité répondant à des conditions sociales très précises (Régnier-Loilier, 2007), celles « d’être prêts, ensemble » (Mazuy, 2006), participant d’une véritable norme procréative (Bajos, Ferrand, 2006). On constate donc une remise en cause de l’agencement des différentes étapes, un enrayement de leur ordonnancement, les jeunes expérimentant des trajectoires plus complexes, plus fragiles, dans lesquelles les événements ne sont pas forcément arrivés au même âge, ni dans l’ordre qu’avaient suivi leurs parents. Cela étant dit, les rythmes, les modalités d’entrée dans la vie adulte – dont la décohabitation – et leur expérience subjective  sont loin d’être homogènes. Les différents modes d’intervention étatique, la façon dont s’articulent politiques publiques, cultures familiales, système éducatif et état du marché du travail, expliquent pour une large part les parcours de jeunesse très hétérogènes selon le contexte national (Van de Velde, 2008). Mais assurément, l’origine sociale et le sexe (Galland, 1991 ; Bozon, Villeneuve-Gokalp, 1994 ; Battagliola et al., 1997) poursuivent de leur rôle. Ainsi peut-on toujours distinguer des logiques d’expérimentation caractérisées par des périodes transitionnelles plus longues pour les milieux plus favorisés, s’expliquant notamment par la situation d’extension du nid (accéder à un logement indépendant tout en étant payé par les parents), plus fréquente parmi ces derniers (Van de Velde, 2008) opposées aux logiques d’installation familiales (Blöss, Frickey, Godard, 1990) pour les milieux moins favorisés, où la décohabitation coïncide fréquemment avec la mise en couple et la stabilisation professionnelle, logiques qui se rapprochent de celles des enfants de parents immigrés, en particulier maghrébins (Hamel, Mogerou, Santelli, 2011). Il en résulte que la situation de cohabitation prolongée, lorsqu’elle existe, n’est pas vécue de la même façon, celle-ci s’apparentant à une cohabitation négociée dans les milieux ouvriers (Van de Velde, 2008). Il existe donc un clivage social, mais aussi un modèle féminin, avec un départ toujours plus avancé pour les filles (Prioux, 2005, 2006 ; Sebille, 2009), précocité qui se répercute sur l’ensemble des étapes qui jalonnent l’entrée dans la vie adulte (mise en couple, travail, âge à la maternité). Il se traduit également par des modalités différentes, l’accès à l’emploi constituant encore un préalable pour la mise en couple de certains hommes, plus souvent issus de milieux ouvriers.

Céline Clément
Juin 2015

→ cohabitation, cycle de vie, « Evolution de la famille et modes d’habiter : les grandes évolutions depuis les années cinquante », famille, héberger