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Le compte du logement : un outil indispensable, mais des conditions de diffusion inacceptables

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Mis en place au début des années 1990, le compte du logement a rapidement fait la preuve de son utilité auprès des économistes et, plus largement, de tous ceux qui s’intéressent à la politique du logement. Son intérêt est hélas remis en cause par un mode de diffusion des données devenu inefficace et dissuasif. Un comble à l’époque de l’open data !

Le mode de diffusion actuel des données du compte

Le compte du logement fait l’objet d’un rapport annuel dont la présentation est devenue plus agréable, mais aussi plus synthétique, au fil des années. Pour intéressant qu’ils soient, ce rapport et les données qu’il contient ne suffisent pas pour des études fouillées portant sur des sujets précis. Ainsi l’étude de l’évolution de la situation des bailleurs sociaux, sujet d’actualité s’il en est, impose de disposer du détail de leur compte sur une longue période. Autre exemple : le compte du logement est devenu la référence en ce qui concerne l’évolution des montants et des modalités des aides au logement, et les tableaux résumés et commentaires du rapport ne permettent pas à répondre à toutes les questions sur le sujet. Malheureusement, pour tenter d’accéder aux données détaillées, il faut depuis quelques années effectuer une course d’obstacles décourageante et au résultat souvent décevant.
Ajoutons qu’à la date où ces lignes sont écrites, nous attendons toujours la publication du rapport 2020 et des données 2019. Ce retard, joint à la suppression de la commission des comptes du logement fin 2019, suscite des inquiétudes quant à la pérennité du compte, en l’absence de communication sur le sujet.

Nous voulons toutefois rester optimistes et espérer une publication. Nous focaliserons donc notre attention, dans ce qui suit, sur les difficultés actuelles d’accès aux résultats détaillés. Voici, à titre d’exemple, le cheminement nécessaire pour obtenir les données 2018 (qui sont donc les dernières publiées). Une fois que l’on a atteint la page adéquate (https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/compte-du-logement-2018-rapport-de-la-commission-des-comptes-du-logement), il faut cliquer sur données (pavé dans la partie gauche de l’écran), puis surqui devient alorsIl suffit alors de cliquer sur la 2ème ligne pour accéder à l’application (on admirera l’efficacité de la navigation).
On accède alors à une page qui contient quatre onglets : Accueil (l’onglet actif), Séries brutes, Tableaux, Indicateurs, Nomenclatures. Dans la partie gauche de l’écran Accueil sont indiqués les contenus de chacun des onglets.. sauf pour l’onglet Tableaux qui semble avoir été omis.

Les requêtes et leur résultat

Le mieux  est donc d’aller voir par soi-même les données auxquelles il est possible d’accéder.
Cliquons sur l’onglet Séries brutes. Nous aboutissons à l’écran suivant :
Supposons que nous nous intéressions aux comptes des bailleurs. Nous sélectionnons donc les deux filières regroupées de bailleurs et dans le cadre « Opération : premier niveau », Compte des bailleurs (remarquons au passage que le « compte des bailleurs » n’est pas, si l’on a bien saisi ce qu’est un compte, une opération). Voici le résultat :

Le tableau se poursuit vers le bas. On peut l’obtenir sous une forme plus dense en cliquant sur le bouton « Télécharger les données sélectionnées » :

Que signifient les nombres figurant dans la colonne « niveau_val » ? Difficile à dire en l’absence d’indications.
Sélectionnons maintenant les items Emplois et Ressources. On obtient évidemment un tableau plus long (140 lignes). En l’étudiant de près, on constate avec surprise que le montant qui apparaissait, à la suite de la requête précédente, dans la première ligne se trouve être la somme des emplois (8 518) et des ressources (12 585) des bailleurs non sociaux. Cette découverte nous plonge dans un abîme de perplexité, car si nous avons l’habitude de nous intéresser à la différence des deux postes (le résultat d’exploitation), nous avons du mal à comprendre ce que signifie la somme. Passons sur cette incongruité.
On remarque également que les prix n’évoluent pas et que de ce fait, les montants des colonnes niveau-val et niveau-vol sont identiques. Cette constance des prix nous interpelle, car il est peu vraisemblable que les prix des différents postes composant les agrégats n’aient pas varié en 34 ans. On peut supposer que les comptables n’ont pas été en mesure d’évaluer l’évolution des prix, mais alors à quoi bon prévoir des données en valeur et en volume ? Il en résulte que sur les cinq colonnes de données, une seule est utile. Les autres semblent n’avoir pour seule fonction que de remplir l’écran.

Passons maintenant à l’onglet Graphique.
En ajoutant à nos choix précédents quelques détails du deuxième niveau, nous obtenons ce qui suit :

Le lecteur jugera par lui-même de l’intérêt de ce graphique, par ailleurs en partie masqué par la légende. On peut imaginer ce qu’il en aurait été si nous avions ajouté des détails du troisième niveau !
Notons en passant que les auteurs de l’application n’ont pas jugé bon de traduire en français les étiquettes  expliquant les fonctions des icônes qui apparaissent en haut de l’écran.
Ils n’ont en revanche pas oublié de faire leur publicité, à laquelle donne accès l’icône de droite.
Il reste à examiner l’onglet Tableaux. Quelque peu échaudés par les expériences précédentes, nous cliquons dessus avec une certaine appréhension.
Notons que dans l’écran qui apparaît, c’est l’option  « Aides » qui est sélectionnée par défaut dans le cadre du haut : le tableau qui apparaît n’a dans ce cas rien à voir avec les options paramétrées dans la partie gauche de l’écran. Sélectionnons donc « Dépenses courantes » dans le cadre du haut, voici ce que nous obtenons :

Premier constat : le tableau est difficilement lisible, avec les montants qui apparaissent sur deux lignes. En outre, comme on peut le voir, le haut du tableau semble ne pas correspondre à la sélection de la colonne de gauche où il n’est nulle part question des dépenses des occupants. Toutefois, si nous faisons défiler l’écran, nous découvrons un peu plus bas le compte des bailleurs :

Mais  (eureka !) si nous cliquons sur le bouton « Télécharger le tableau pour toutes les années », nous obtenons un fichier csv que l’on peut ouvrir dans Excel, et dont voici un extrait :

Si l’on néglige les signes cabalistiques apparaissant dans la colonne de gauche, voici enfin un tableau apparemment utilisable !
Apparemment seulement, car nous nous intéressions, rappelez-vous, aux deux filières « Bailleurs sociaux » et « Bailleurs non sociaux ». Or le tableau ne contient que les données relatives à l’ensemble des bailleurs. Nous aurons beau modifier les paramétrages de la partie gauche de l’écran, nous ne parviendrons pas à obtenir ce que nous cherchons.

Au bout d’une heure d’efforts infructueux, nous concluons que la seule façon d’obtenir les séries 1984-2017 des comptes des bailleurs sociaux et non sociaux est de procéder en plusieurs étapes :
– télécharger les données 1984-2014 qui sont disponibles sous forme de tableaux Excel ;
– pour les années suivantes, télécharger les tableaux annuels et reporter manuellement leur données dans les tableaux précédent pour compléter les séries.
On imagine le temps nécessaire à cette opération, temps qui deviendra de plus en plus long au fil des années si rien ne change.

Le fichier complet des données du compte

Il nous reste à voir sous quelle forme sont fournies les données du compte. Pour ce faire, nous cliquons sur le bouton « Télécharger toutes les données du compte du logement ». Voici un extrait du fichier obtenu :

Ce fichier contient 52360 lignes, un nombre qui est évidemment appelé à s’accroître avec le temps. Force est de constater qu’il n’est guère exploitable qu’à l’aide d’un logiciel statistique du type SAS. C’est dire que pour établir à partir de ces données des tableaux utilisables, il faut refaire le travail qui a été effectué par les statisticiens chargés de l’élaboration du compte du logement ! A notre connaissance, ce fichier n’est pas utilisé : nous demandons aux lecteurs qui l’auraient exploité de bien vouloir nous le faire savoir.

Le mieux est l’ennemi du bien

A titre de comparaison, voici un exemple des tableaux fournis jusqu’en 2014, pour la filière « bailleurs HLM » :
La série 1984-2014

et le tableau annuel :

Ces tableaux étaient regroupés dans deux classeurs Excel (séries et tableaux annuels) téléchargeables en un clic. Outre sa commodité, ce mode de diffusion avait l’avantage de mettre sous les yeux de l’utilisateur l’ensemble des données, ce qui lui permettait de se faire une idée de l’ensemble des données produites et de sélectionner celles qui pouvaient lui être utiles. Dans le nouveau mode de diffusion, l’utilisateur doit avoir déterminé à l’avance le contenu de sa demande, car il ne dispose pas d’une vue d’ensemble.
Il est difficile de comprendre les raisons qui ont motivé la décision de remplacer le mode précédent de diffusion des données par une application à peu près inutilisable. Cela d’autant plus que les membres de feue la commission des comptes du logement avaient, à plusieurs reprises, attiré l’attention du service statistique sur la piètre qualité de l’application. De fait, nous n’avons jusqu’à présent rencontré aucun utilisateur satisfait, et pour cause, puisqu’il s’avère désormais impossible d’obtenir l’équivalent de ce qui était auparavant facilement accessible et utilisable.
Car le mode de diffusion précédent n’avait, à notre connaissance, fait l’objet d’aucune critique. La diffusion de tableaux Excel correspondait parfaitement aux besoins des utilisateurs qui, semble-t-il, savent tous utiliser un tableur. Cette forme de diffusion permet en effet de calculer des ratios ou des évolutions et de faire des regroupements de postes en fonction des besoins de l’utilisateur. Ce dernier peut également produire des graphiques pertinents au regard de son travail, ce que ne sont en aucun cas les graphiques standardisés proposés par l’application. C’est ce qu’ont bien compris la plupart des diffuseurs de données, notamment l’Insee qui utilise très largement les formats Excel pour mettre à la disposition des utilisateurs des tableaux sous une forme directement utilisable. On notera d’ailleurs que l’Insee cherche manifestement à tenir compte des besoins des utilisateurs de son site par le biais des enquêtes de satisfaction qu’il lance périodiquement.
A l’opposé, le mode de diffusion actuel des données du compte du logement est parfaitement dissuasif. Il a pour résultat que le compte du logement tend à perdre tout intérêt aux yeux des chercheurs et économistes du logement. Il semble que sa seule utilité soit dorénavant de fournir une évaluation de la ligne Loyers aux comptes nationaux.
Cette situation ne saurait perdurer sans remettre en cause l’intérêt de l’élaboration du compte du logement. Nous demandons en conséquence au Service de la donnée et des études statistiques (SDES) de revoir d’urgence le mode de diffusion des données détaillées du compte.

Politiquedulogement.com
Novembre 2020

Addendum
Nous apprenons, postérieurement à la publication de cet article, que le millésime 2019 du compte devrait être publié dans les semaines qui viennent. Nos inquiétudes quant à sa pérennité étaient donc heureusement infondées.

Un commentaire à Le compte du logement : un outil indispensable, mais des conditions de diffusion inacceptables

  1. Frédéric Noble 7 novembre 2020 at 11:03 #

    Bonjour,
    Je partage totalement les propos énoncés dans cet article. Et je suis heureux de constater que je ne suis pas le seul à ramer depuis bientôt quatre ans. Il faut également rappeler que l’évolution mise en place (en cohérence avec la mode de « l’open data ») a notamment été vendue sous prétexte de permettre une publication des données N-1 au plus tard en juillet N, ce qui constituait indéniablement un progrès. Mais cette promesse n’a pas été tenue puisque, comme indiqué dans l’article, nous attendons toujours les données 2019. Il y a donc une détérioration préoccupante du système de connaissance des aides au logement dans notre pays. Dans un contexte où le gouvernement actuel met clairement à l’agenda leur remise en cause, cela ne peut qu’être néfaste à la transparence du débat démocratique.
    Je suis prêt à soutenir ou adhérer à toute initiative collective dont l’objectif serait d’assurer la pérennité des comptes du logement et une publication facile d’accès.
    Frédéric Noble

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