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Un monde de bidonvilles, de Julien Damon

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Un monde de bidonvilles
Julien Damon

Seuil (La république des idées)

Pourquoi un livre sur les bidonvilles ? Parce que selon l’ONU, nous dit l’auteur, plus d’un milliard de personnes vivent dans des bidonvilles, et que ce nombre pourrait atteindre 2 milliards en 2050. La « bidonvillisation » touche pour l’essentiel les pays en développement : l’Asie du sud et de l’est, l’Amérique latine et l’Afrique subsaharienne, où elle est en développement rapide. C’est la conséquence des migrations des campagnes vers les villes, qui s’inscrivent dans une « dynamique planétaire d’urbanisation » : toujours selon l’ONU, la population urbaine est devenue majoritaire depuis 2008. Les pays du nord n’en sont cependant pas exempts, même si le nombre d’habitants concernés est sans commune mesure. En France métropolitaine, après un processus d’éradication initié au début des années 1970, les bidonvilles avaient disparu ; ils réapparaissent depuis quelques années, du fait notamment d’une immigration mal maîtrisée. L’auteur rappelle toutefois que la situation des départements d’outremer, au premier rang desquels Mayotte, est bien différente de celle de la métropole.
Mais de quoi parle-t-on exactement ? Qu’est-ce qu’un bidonville ? Cette question, qui sert de titre au deuxième chapitre, peut recevoir autant de réponses qu’il existe de termes pour désigner des réalités proches, mais appréhendées diversement d’un pays à l’autre. Le mot de « bidonville » pose question, certains lui préférant les termes d’habitat précaire, informel ou spontané. C’est pourquoi l’ONU a tenté de dépasser les querelles terminologiques en proposant une définition fondée sur cinq critères. Selon cette définition, est considéré comme un bidonville un lieu urbain n’offrant pas toutes les aménités jugées indispensables : un logement assurant protection contre les conditions climatiques extrêmes, une surface de vie suffisante, l’accès à l’eau potable et aux services sanitaires, la stabilité et la sécurité d’occupation. A ces critères s’en ajoutent deux supplémentaires : le caractère abordable du logement et l’accès aux autres services de base. Cette définition recouvre une grande variété de situations et ne se prête pas facilement à la prise en compte statistique : les évaluations de l’ONU doivent donc être considérées comme des ordres de grandeur, destinées à frapper les esprits et à favoriser la prise de conscience du phénomène.
Ainsi, en France le bidonville ne constitue pas une catégorie statistique. Il n’est que l’aspect extrême du « mal-logement » dans une gradation allant, selon les définitions officielles, du logement indigne au logement insalubre, en passant par le logement indécent. Ces définitions fondent des politiques de plus en plus ciblées, dans lesquelles « les bidonvilles, comme forme d’habitat la plus précaire et la plus détériorée, ne sont manifestement plus la priorité permanente de l’intervention publique » (chapitre 3). Depuis l’éradication des années 1970, les objectifs de la politique du logement se sont en effet élargis.
La gageure que représente une définition générale est illustrée par le chapitre 4, qui porte sur la diversité des bidonvilles et des populations qui y vivent. Les différences portent sur leur mode de constitution (spontané ou organisé), leur localisation (en périphérie ou au centre des agglomérations), leur peuplement (nationaux ou étrangers, en situation régulière ou irrégulière), les perspectives des habitants (lieu de transition ou d’installation durable), leur caractère provisoire (camps) ou non, mais aussi les revenus des habitants, qui peuvent être non négligeables, le fait de vivre dans un bidonville étant alors un moyen de minimiser le coût de l’habitat. Les politiques de résorption sont tout aussi diverses et, dans une certaine mesure, adaptées à ces caractéristiques. La France métropolitaine est, à cet égard, dans une situation qui n’a rien à voir avec celle des pays en développement ou des départements ultramarins. En tout état de cause, éradiquer sans proposer de solution durable de relogement ne conduit qu’à « repousser le problème sans le régler ».
Le dernier chapitre évoque des pistes de réflexion sur la fonction des bidonvilles et les enseignements que l’on peut en tirer, du moins pour ceux d’entre eux (la majorité, dans les pays en développement) qui ne sont pas de simples lieux de transit : « On ne peut se contenter de dénoncer les conditions de vie effroyables de ces individus (…). Il convient de s’intéresser aux raisons de leur présence et aux leçons à tirer de leur situation et de leur organisation ». Aux thèses que l’on pourrait qualifier de positives, qui voient les bidonvilles comme répondant à certains critères de la ville durable (au sens écologique du terme), en raison notamment de leur densité, de la capacité d’innovation et des modes de vie économiques des habitants (sous l’empire de la nécessité), ou comme la conséquence de l’attractivité des villes, s’en opposent d’autres, plus pessimistes, qui les considèrent plutôt comme des « nasses dans lesquelles seraient piégés les habitants ». Quoi qu’il en soit, les bidonvilles sont insérés dans l’économie de marché : marché locatif, mais aussi marché de l’emploi et débouché pour la production des entreprises. Marges de la ville, ils sont pourtant inclus dans l’économie marchande.
Au terme de cette présentation en 107 pages, fondée sur des références nombreuses et d’une lecture agréable, le lecteur non spécialiste aura appris beaucoup sur la nature multiforme d’un phénomène d’ampleur mondiale, l’appréhension qu’en ont l’ONU, les gouvernements et les chercheurs. Il peut toutefois se poser quelques questions. Pourquoi les bidonvilles sont-ils, comme le dit l’auteur, une question d’avenir ? Pourquoi ONU-habitat se préoccupe-t-elle autant des villes et aussi peu (pour ne pas dire pas du tout) des campagnes ? Les conditions d’habitat des migrants étaient-elles meilleures dans les zones rurales dont ils viennent que dans les bidonvilles où ils aboutissent ? La réponse, en filigrane dans le texte, est sans doute que l’attraction qu’exercent les villes sur les ruraux est telle que, plutôt que d’essayer de la contrecarrer, mieux vaut accompagner le mouvement. Elle est inquiétante pour les campagnes.

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ISSN 2491-3022